En un coup d'œil
Dans l'Athènes du IVe siècle avant J.-C., Socrate bouleversa la pensée occidentale en inaugurant le questionnement méthodique qui caractérise l'esprit critique et a été enrichi par les plus grands penseurs.
L'intelligence artificielle générative, le complotisme et la désinformation massive transforment aujourd'hui le rapport à l'information, rendant l'esprit critique plus indispensable que jamais.
Le développement de cette compétence repose sur trois piliers : l'identification des biais cognitifs, le renforcement du système d'inhibition et le questionnement méthodique.
Dans l'Athènes du IVe siècle avant notre ère, un homme déambulait sur l'Agora, interpellant les passants avec une méthode novatrice : la maïeutique, qui aspire à faire "accoucher les esprits". Le grand philosophe Socrate questionnait ses interlocuteurs jusqu'à les faire vaciller dans leurs certitudes. À son sens : "Une vie sans examen ne mérite pas d'être vécue". Cette révolution intellectuelle inaugurait l'une des facultés les plus précieuses de l'humanité : l'esprit critique. Avant lui, devins, prophètes et poètes grecs légitimaient leurs discours en se prévalant d'une inspiration divine. À l'inverse, Socrate fit entendre pour la première fois la voix de l'individu qui s'interroge, posant les fondements d'une démarche qui allait transformer l'Occident et dont l'importance résonne aujourd'hui avec une acuité particulière.
Des philosophes grecs aux Lumières : la genèse d'une révolution intellectuelle
La révolution socratique inaugurait une façon radicalement différente d'appréhender le monde, à partir d'une croyance : contrairement aux dieux, les humains n'ont pas d'accès direct à la vérité. Leurs idées sont si brouillées qu'ils s'expriment souvent sans avoir pris la peine de s'interroger. L'émergence de ce doute à l'égard de l'ambiguïté du langage et de la cohérence des idées constitue la source de cette approche intellectuelle. Jean-Marc Narbonne, spécialiste de la philosophie grecque et professeur à l'Université Laval (Québec), définit l'esprit critique comme "le fait d'user de sa raison non seulement pour questionner le monde objectif tout autour, mais pour remettre en question ce qui est légué par la tradition et la culture environnante". Cette définition d'une grande clarté montre que l'esprit critique s'intéresse autant à la perception immédiate du monde qui nous entoure qu'aux croyances et préjugés hérités, qui peuvent également être remis en cause.
L'oracle de Delphes a marqué Socrate, prenant conscience de sa propre ignorance. Loin de se glorifier, le philosophe interpréta cette révélation comme une invitation à sonder l'ignorance humaine. Il entreprit alors d'interroger les citoyens réputés sages. Les politiques, les poètes, les artisans : tous croyaient savoir quelque chose et ne savaient pas qu'ils ne savaient rien. Au gré du temps, sous le feu des questions du philosophe, ces certitudes naïves s'amenuisaient. Lui, au moins, savait qu'il ne savait rien : "je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien". Cette humilité intellectuelle demeure au cœur de l'esprit critique : reconnaître les limites de notre connaissance plutôt que s'enfermer dans de fausses certitudes. La méthode socratique, appelée maïeutique (l'art de faire accoucher les esprits) et décrite par Platon, consistait à aider ses interlocuteurs à découvrir par eux-mêmes les contradictions de leur pensée pour les orienter vers une compréhension plus profonde à travers le dialogue.
Le saviez-vous ? Démocrite, le père de l'atomisme, avouait qu'il "aimerait mieux trouver une seule certitude plutôt que de devenir roi des Perses". Cette citation illustre la soif de vérité qui caractérise si bien l'esprit grec antique : sceptique, avec un fort attrait pour la réflexion intellectuelle.
Les successeurs de Socrate développèrent cette approche intellectuelle avec une grande ingéniosité. Platon imagina la célèbre allégorie de la caverne, métaphore saisissante de la libération par la connaissance où les prisonniers enchaînés ne voient que les ombres de la réalité projetées sur les parois. De son côté, Aristote formalisa la logique, le fondement du raisonnement scientifique et juridique avec le syllogisme. Il la définissait comme "un discours dans lequel certaines choses étant posées, quelque autre chose en résulte nécessairement par cela seul qu’elles sont posées". Xénophane de Colophon observait quant à lui que "Peau noire et nez camus : ainsi les Éthiopiens représentent leurs dieux, cependant que les Thraces leur donnent des yeux pers et des cheveux de feu", démontrant le caractère anthropomorphique des croyances religieuses et la relativité des représentations humaines. Enfin, Pyrrhon, fondateur de l'école sceptique, préconisa l'epochê, cette suspension du jugement face aux problèmes incertains : mieux vaut reconnaître son incapacité à trancher plutôt qu'affirmer des certitudes fragiles.
À ne pas manquer : L'esprit critique dans l'Antiquité, un ouvrage collectif passionnant écrit sous la direction de Jean-Marc Narbonne, Bernard Collette-Dučić et Marc-Antoine Gavray (Les Belles Lettres, 2019).
L'héritage antique traversa les siècles en s'enrichissant. Au Moyen Âge, certains philosophes refusèrent une adhésion aveugle aux dogmes. Ils exercèrent leur intelligence à l'intérieur des cadres définis par les Écritures, donnant naissance à des propositions théologiques audacieuses. Maître Eckhart, Pierre Abélard ou François d'Assise, sous leur aspect dévot, exprimèrent leur refus de l'obéissance aveugle aux pouvoirs civils et à la morale commune. Au XVe siècle, l'invention de l'imprimerie encouragea une nouvelle métamorphose. Des réformateurs comme Jean Calvin et Martin Luther, puis des humanistes comme Érasme de Rotterdam, examinèrent plus attentivement que jamais la matérialité des textes, jetant les bases de la critique biblique en pointant les multiples erreurs d'édition et de traduction qui dénaturaient la parole originelle.
Plus tard, René Descartes révolutionna cette tradition avec son doute méthodique. Il proposa de contester la vérité de tout ce que l'on a appris sans l'avoir démontré soi-même, aboutissant à la découverte d'une certitude indubitable : "cogito, ergo sum" ("je pense, donc je suis"). Emmanuel Kant paracheva cette évolution avec sa Critique de la raison pure de 1781 et sa Critique de la faculté de juger de 1790. Il démontra que la raison possède ses propres structures et qu'elles façonnent notre compréhension du monde. Sa devise "Sapere aude !" ("Ose penser par toi-même !"), empruntée à Horace (Épîtres), devint l'emblème des Lumières. Il s'agit d'un appel à penser par soi-même plutôt que se soumettre aveuglement aux autorités théologiques et politiques établies.
L'importance de l'esprit critique face aux nouveaux défis de l'ère numérique
Le XXIe siècle est confronté à de nouveaux défis, démontrant l'importance de cultiver l'esprit critique. C'est à cette fin que le baromètre Universcience a été fondé : pour répondre au "paradigme informationnel contemporain marqué par la surabondance, la dérégulation – à l’heure où les institutions habituelles comme les médias n’ont plus le monopole de l’information – et enfin par l’horizontalisation du dialogue" comme l'a expliqué son président Bruno Maquart. L'objectif ? Évaluer la place de l'esprit critique dans l'opinion publique à travers un sujet d'actualité.
Le baromètre 2025, sur l'alimentation, illustre la faible connaissance de cette faculté dans notre société. Par exemple, les trois-quart des français estiment avoir l'esprit critique, mais seuls 16% se méfient des biais cognitifs qui l'altèrent pourtant considérablement. Par ailleurs, il a été rapporté que "plus de 8 sondés sur 10 adhèrent à au moins une des contre-vérités testées qui circulent au sujet de l’alimentation". À l'instar des 58% qui pensent qu'une "cure détox" permet de nettoyer l'organisme après un excès. Aujourd'hui, plus que jamais, l'esprit critique apparait ainsi indispensable pour une opinion éclairée et se prémunir de la désinformation.
Alexandre Capron (fact-checker) : "Chacun, à son niveau, peut être un premier rempart contre la désinformation" précise-t-il dans le média Infox.fr. Il recommande notamment de toujours "vérifier avant de partager" (origine d'une image, information...).
L'intelligence artificielle (IA) générative représente un autre défi. Dans le rapport du Forum économique mondial 2024, la mésinformation et la désinformation étaient présentées comme le premier risque mondial (p. 8) à court terme et à ce jour, elles sont également alimentées par l'IA. Par exemple, les deepfakes permettent de mettre en scène dans des vidéos hyperréalistes des personnalités qui existent ou ont existé. Les récents scandales autour de Sora 2 (Open AI) et Grock Imagine (Elon Musk) illustrent cette tendance. Bien que certaines vidéos aient pu faire sourire, comme Michael Jackson à un drive McDonald, se cache en réalité un enjeu de taille.
Plus le réalisme de ces créations s'améliore, plus il devient délicat de les détecter avec de graves conséquences : elles peuvent être exploitées pour faire circuler de fausses informations, contribuant ainsi à la désinformation, et nuire aux personnes. Et pas seulement aux personnes célèbres ! Par exemple, en mars 2025, des collégiennes ont été victimes de deepfakes à caractère sexuel publiées sur Instagram. Ces exemples démontrent la facilité déconcertante avec laquelle toute personne peut aujourd'hui diffuser de faux contenus (fake news et deepfakes) qui paraissent crédibles, et ainsi, la nécessité de développer l'esprit critique pour s'en prémunir.
À ne pas manquer : Dans son rapport IA générative et mésinformation (2024), l'Académie des technologies termine avec des mots porteurs d'espoir, estimant que "d'une façon ou d'une autre, nous garderons la maîtrise de l'IA et que nous saurons, à force de sensibilisation, d'éducation et de régulation, la placer sur des rails où elle servira la connaissance plutôt que la mésinformation" (p. 98).
Dans le contexte de la désinformation, il est important de préciser que l'IA n'est pas toujours un outil négatif. Au contraire, elle peut servir à la combattre ! C'est ce que montrent les projets comme Full Fact AI en Grande-Bretagne et dans l'Union européenne, AI4TRUST. Ils visent à exploiter l'IA au profit de la lutte contre la désinformation. Aussi, peut être citée l'excellente initiative du journaliste Thomas Huchon qui a créé le média AntifakeNews AI : il utilise l'IA pour produire rapidement des vidéos contradictoires lorsqu'une fausse information est détectée, démontrant que l'on peut combattre le feu par le feu.
Les stratégies concrètes pour cultiver son esprit critique
Dans un article paru sur Polytechnique insights, Gwen Pallares explique que "l’éducation à l’esprit critique consiste avant tout à former des citoyens émancipés". Il s'agit ainsi de cultiver la capacité à penser par soi-même et à résister aux manipulations afin de parvenir à l'autonomie intellectuelle. Par exemple, dans le milieu scolaire, son co-auteur Manuel Bächtold suggère d'offrir aux élèves l'opportunité "de problématiser et de discuter pour qu'ils développent une vision plus critique du fonctionnement" et non se contenter de leur enseigner la théorie.
Développer son esprit critique nécessite ainsi une approche qui dépasse largement la simple acquisition de compétences techniques. Les chercheurs identifient trois dimensions complémentaires : les compétences (argumenter, analyser avec un regard critique), les connaissances (maîtriser des domaines spécifiques) et les dispositions (motivation, curiosité, humilité intellectuelle). Cette dernière dimension s'avère déterminante. En effet, posséder les outils ne suffit nullement si nous ne sommes pas disposés à les utiliser correctement.
Olivier Houdé, Professeur de psychologie et directeur du laboratoire CNRS de psychologie expérimentale de la Sorbonne, propose un modèle éclairant avec trois systèmes de pensée : l'intuition, la logique et l'inhibition. Le système 1 fonctionne par automatismes rapides et efficaces, toutefois il demeure sujet aux biais cognitifs. Le système 2 active des circuits logiques plus lents mais plus fiables. Enfin, le système 3, l'inhibition cognitive, constitue l'essence même de l'esprit critique : il permet de bloquer les automatismes pour enclencher une réflexion approfondie. Comme l'explique Olivier Houdé, "la capacité d'inhibition est la clé de notre intelligence".
Podcast : Olivier Houdé, Au cœur du cerveau des jeunes, L'Express Éducation Média.
Prendre conscience de nos biais cognitifs constitue un levier essentiel, notamment pour les déjouer. Ils correspondent à une distorsion cognitive : des "raccourcis" trompeurs dans le raisonnement. Par exemple, l'effet de halo consiste à se faire une opinion générale à partir d'une simple caractéristique, tandis que l'effet Dunning-Kruger conduit à surestimer nos compétences dans un domaine non maîtrisé. Par ailleurs, le biais de confirmation nous fait accorder davantage d'attention aux informations qui confortent nos opinions, avec le risque d'occulter les faits allant à leur encontre. En réalité, il existe de multiples biais cognitifs ! Ils influencent ainsi la façon dont notre cerveau perçoit l'information et altèrent notre jugement.
Bon à savoir : Pour le professeur de philosophie Dave Anctil, l'esprit critique vise aussi à "adapter ses croyances à la réalité au lieu d'adapter la réalité à ses croyances". Une excellente façon de déjouer le biais de confirmation !
Paradoxalement, douter de tout n'est pas une attitude optimale. Il est parfois plus rationnel de partir du principe que certaines idées sont probablement vraies, même si nous n'avons aucun moyen de les vérifier par nous-même. Cela est d'autant plus nécessaire face aux informations qui nous échappent, comme celles issues de la recherche scientifique ou académique. En effet, une tendence actuelle, qui se retrouve dans le mouvement antivax ou les médecines alternatives, vise à remettre en cause des faits ayant pourtant fait l'objet d'études rigoureuses et validées par la communauté scientifique, ou provenant de spécialistes. Le domaine médical est particulièrement touché par ce phénomène.
Par ailleurs, sur internet et les réseaux sociaux, il est important de rappeler que toute information qui semble "trop belle pour être vraie" ou s'apparente à une solution miracle, correspond généralement à de la désinformation. Il arrive même que certaines études réelles, soient déformées ou interprêtées de façon erronée. De plus, elles sont parfois présentées à l'égard de l'humain, alors qu'elles n'en sont qu'au stade de la recherche fondamentale (étape qui précède la recherche clinique, qui elle, porte sur l'humain) sur l'animal : ce qui est très différent et ne garantit pas la réussite chez l'humain. Cette pratique nuit à la recherche, en plus de donner de faux espoirs.
Deux réflexes à adopter : Le premier, vérifier la source : la publication virale (exemple de désinformation) provient-elle du compte d'un organisme reconnu ou d'un média fiable ? En cas de doute, n'hésitez pas à consulter notre liste de sources fiables. Le second, consulter l'étude originale, en la traduisant si nécessaire, pour vérifier l'information avant de la partager. Généralement, la publication et/ou les commentaires contiennent des indices permettant de la retrouver.
Face à la désinformation, au complotisme et à l'essor de l'IA, l'esprit critique est devenu une capacité essentielle pour s'en prémunir et également, ne pas y contribuer. Le cultiver nécessite finalement de maintenir un équilibre entre le scepticisme méthodique et la confiance raisonnée. Par exemple, dans le contexte scientifique ou médical : en pratiquant le scepticisme pour les publications virales sur les réseaux sociaux et à l'inverse, en s'appuyant sur les faits issus de la recherche ou de professionnels de santé pour vérifier l'information.
Cette voie médiane exige de la patience, de la réflexion, de la curiosité et surtout, de l'humilité : garder à l'esprit, que finalement, "nous ne savons rien" comme l'avait reconnu Socrate. Elle constitue l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain : la capacité de penser par soi-même tout en restant ouvert au changement et à la remise en question. Pour Nadia Bahhar-Alves : "Un seul mot d'ordre pour lutter contre les fausses informations : ne pas perdre de vue que notre esprit critique doit être sans cesse nourri par la réflexion et la curiosité". La boussole intellectuelle que constitue l'esprit critique est ainsi indispensable pour naviguer avec discernement dans nos sociétés, où la frontière entre le vrai et le faux tend à se brouiller.
Pour Approfondir
Sciences humaines, L'esprit critique est un sport de combat, Dossier, 2023.
Annabelle Grelier, L'esprit critique à l'ère de la désinformation, France Culture, 2025.
CNRS (reportage), Fake news : qu’est-ce qui trompe notre cerveau ?, 2022.
Manuel Bächtold, Gwen Pallarès, Céline Schöpfer et Denis Caroti, Comment cultiver son esprit critique, Polytechnique insights, 2022.

