À travers le regard de Benjamin Demassieux
Benjamin Demassieux est agrégé de lettres classiques, doctorant et chercheur spécialisé en rhétorique antique et réception contemporaine de la mythologie. Passionné par les ponts entre les connaissances classiques et les applications modernes, il explore comment les techniques millénaires peuvent éclairer nos pratiques actuelles. Ses travaux portent notamment sur l'art oratoire romain et les réinterprétations culturelles de l'Antiquité.
En un coup d'œil
Les Romains ont transformé l'art oratoire en science méthodique avec cinq piliers de préparation : invention, disposition, élocution, mémoire et action — des techniques toujours applicables à nos présentations modernes.
La persuasion repose sur trois leviers complémentaires : votre crédibilité personnelle (ethos), l'émotion suscitée (pathos) et la logique de vos arguments (logos).
L'éloquence n'est pas un talent inné mais une compétence qui s'acquiert par l'entraînement quotidien, comme le pratiquaient Cicéron et Quintilien qui travaillaient leurs discours sans relâche.
Vous devez présenter un projet devant vos collègues. Votre cœur s'emballe, vos mains tremblent, votre esprit se vide. Rassurez-vous : il y a plus de deux mille ans, les Romains avaient déjà transformé cet art redoutable en véritable science. Cicéron, Quintilien et leurs contemporains ont développé des techniques d'une efficacité redoutable, que nous pouvons encore utiliser aujourd'hui.
À Rome, bien parler c'était survivre
Dans la République romaine, l'eloquentia — l'art de bien parler — n'était pas un luxe d'intellectuel : c'était une question de vie ou de mort politique. Un jeune aristocrate qui aspirait au pouvoir devait d'abord briller au Forum, cet espace public où se tenaient les procès et les débats politiques. Cicéron, homo novus (homme nouveau) sans ancêtres prestigieux, est devenu consul — la plus haute magistrature — uniquement grâce à son talent oratoire. Ses plaidoiries faisaient pleurer, rire, trembler. Ses discours renversaient des gouvernements.
Les Romains distinguaient trois grands types de discours : le genus iudiciale (discours judiciaire devant les tribunaux), le genus deliberativum (discours politique au Sénat ou devant l'assemblée populaire), et le genus demonstrativum (discours d'apparat pour les cérémonies, éloges ou blâmes). Mais tous partageaient les mêmes fondamentaux.
Les cinq piliers de la préparation
Quintilien, grand pédagogue du Ier siècle après J.-C., a systématisé dans son Institution oratoire les cinq étapes essentielles de tout bon discours. Ces étapes constituent encore aujourd'hui la base de toute prise de parole réussie.
L'inventio (l'invention) : Avant de parler, il faut avoir quelque chose à dire. Les Romains utilisaient pour cela les loci communes (« lieux communs »), sortes de réservoirs d'arguments classés par catégories. Pour défendre un accusé, Cicéron cherchait systématiquement des arguments de fait (an sit : le fait existe-t-il ?), de droit (an liceat : est-ce légal ?), de qualification (quid sit : comment qualifier l'acte ?) et d'équité (quale sit : quelles circonstances atténuantes ?). Cette méthode garantissait qu'aucun angle d'attaque ne soit oublié. Aujourd'hui encore, dresser la liste exhaustive de vos arguments en les classant par catégories évite les trous de mémoire et enrichit considérablement votre propos.
La dispositio (la disposition) : Une fois les arguments trouvés, il faut les organiser selon une structure éprouvée. Les Romains suivaient un plan en six parties : l'exordium pour capter l'attention et obtenir la captatio benevolentiae (la bienveillance du public), la narratio pour exposer clairement les faits, la partitio pour annoncer le plan, la confirmatio qui développe vos arguments principaux, la refutatio qui démonte les objections adverses, et enfin la peroratio qui conclut en amplifiant l'émotion. Cicéron recommandait surtout de placer ses arguments les plus forts au début et à la fin, en « sandwich », car ce sont les moments où l'attention est maximale. Vos présentations professionnelles, vos plaidoiries associatives ou même votre discours de mariage gagneront en impact avec cette architecture : accrochez d'emblée avec une anecdote ou une question percutante, annoncez clairement votre trajet, développez vos idées fortes en ouverture et en clôture, puis concluez par une formule mémorable.
L'elocutio (l'élocution) : Le style fait la différence entre un discours efficace et un discours mémorable. Les Romains distinguaient trois niveaux : le genus tenue (style simple) pour instruire, le genus medium (style moyen) pour plaire, et le genus grande (style élevé) pour émouvoir. L'orateur habile varie les registres selon les moments. Les figures de style ne sont pas de simples ornements : ce sont des outils de persuasion. La métaphore rend concret l'abstrait, l'anaphore (répétition d'un mot en début de phrase) martèle une idée, l'antithèse crée des oppositions frappantes. Quand Cicéron lance son célèbre « Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » (« Jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? »), l'interrogation oratoire et la répétition du nom de son adversaire créent une tension dramatique irrésistible. Le secret tient à la simplicité des mots choisis : préférez toujours les termes concrets aux abstractions, et n'hésitez pas à répéter vos idées clés sous différentes formes pour qu'elles s'ancrent dans les mémoires.
La memoria (la mémoire) : Les Romains ne lisaient jamais leurs discours. Ils utilisaient la technique des « palais de mémoire » (loci memoriae) : l'orateur visualisait mentalement un lieu familier (sa maison, le Forum) et y disposait ses arguments comme des objets dans des pièces successives. En « parcourant » mentalement ces lieux durant son discours, il retrouvait l'ordre de ses idées. Quintilien insistait toutefois : il ne s'agit pas d'apprendre verbatim (mot à mot) comme un acteur, mais de maîtriser parfaitement l'enchaînement des idées pour pouvoir improviser les formulations selon l'instant et la réaction du public. Créez donc un plan visuel avec des mots-clés plutôt que des phrases complètes, répétez à voix haute en variant les formulations, et le jour J vous serez capable d'adapter votre propos à la situation tout en gardant le fil conducteur.
L'actio (l'action) : Pour les Romains, l'actio — la manière de délivrer physiquement le discours — comptait autant que le contenu lui-même. Démosthène, le grand orateur grec, affirmait que les trois éléments essentiels de l'éloquence étaient : « Actio, actio, actio » (« l'action, l'action, l'action »). La voix doit être modulée : forte pour indigner, douce pour émouvoir, rapide pour entraîner, lente pour souligner. Les gestes accompagnent et amplifient le propos : la main ouverte pour donner, le poing fermé pour affirmer, les bras levés pour implorer. Mais Quintilien mettait en garde contre l'excès : des gestes trop nombreux ou trop amples fatiguent et distraient. Le regard est crucial : balayez votre auditoire, fixez quelques secondes des individus précis plutôt que de laisser errer votre regard dans le vide.
Les trois leviers de la persuasion
Au-delà de la technique pure, les Romains héritiers des Grecs savaient que convaincre repose sur trois piliers complémentaires, théorisés par Aristote et perfectionnés par Cicéron.
L'ethos désigne votre crédibilité personnelle. Avant même de convaincre par vos arguments, vous devez inspirer confiance. Cicéron construisait minutieusement son image d'homme intègre, cultivé, au service du bien commun. Il se présentait comme un rempart contre les démagogues et les ambitieux. Aujourd'hui encore, on ne croit que ceux qu'on estime compétents et honnêtes. Montrez votre expertise sans arrogance, partagez une anecdote personnelle qui vous rend humain et accessible.
Le pathos vise à toucher les émotions. Les Romains savaient que la raison seule ne suffit jamais : il faut faire vibrer l'auditoire. Cicéron excellait dans les péroraisons pathétiques où il présentait les enfants de l'accusé en pleurs, implorant la clémence des juges. Cette manipulation émotionnelle, éthiquement discutable, s'avérait redoutablement efficace. Activez le pathos par des histoires concrètes, des exemples qui touchent, mais sans tomber dans la manipulation grossière.
Le logos, enfin, concerne la logique de l'argumentation. Les arguments doivent s'enchaîner de manière cohérente, s'appuyer sur des preuves, des exemples, des témoignages crédibles. Un raisonnement bancal ruine l'ensemble de l'édifice, aussi brillante que soit votre présentation. L'équilibre entre ces trois dimensions fait les grands orateurs.
S'adapter à son public
Les Romains insistaient énormément sur le decorum : l'adaptation du discours aux circonstances et à l'auditoire. On ne parle pas de la même manière au Sénat et sur le Forum, devant des juges cultivés et devant la plebs (le peuple). Cicéron variait radicalement son style selon son public : sophistiqué et allusif devant les sénateurs, direct et imagé devant la foule populaire.
Cette notion implique de connaître son public : ses valeurs, ses préjugés, ses attentes. Quintilien recommandait de toujours partir de ce que l'auditoire sait déjà et croit déjà pour l'amener progressivement vers de nouvelles idées. Brusquer les convictions provoque le rejet immédiat. Renseignez-vous donc sur votre auditoire avant toute prise de parole : qui sont-ils ? Qu'attendent-ils ? Quel est leur niveau de connaissance du sujet ? Adaptez vocabulaire, exemples et ton en conséquence.
Gérer le trac
Même les plus grands orateurs romains connaissaient la peur avant de parler. Cicéron lui-même avouait ressentir une anxiété intense à chaque début de discours. Mais il la considérait comme un signe de lucidité et de respect pour son auditoire. L'orateur qui n'a pas peur est soit un inconscient, soit un vaniteux.
Pour gérer cette anxiété, les Romains recommandaient une préparation minutieuse (la confiance vient de la peritia, la maîtrise), des exercices physiques de respiration et d'échauffement vocal, et surtout une forme de détachement philosophique inspirée du stoïcisme : faire de son mieux sans se laisser submerger par l'enjeu. Le trac est normal et même utile car il vous rend plus alerte. Préparez-vous sérieusement et vous réduirez de 80% votre stress. Juste avant de parler, respirez profondément, détendez vos épaules, souriez même artificiellement — cela envoie des signaux positifs à votre cerveau. Et si vous trébuchez sur un mot ou perdez le fil, souriez, respirez, reprenez calmement : les petits accidents humanisent et créent de la sympathie.
L'entraînement quotidien
Les orateurs romains ne comptaient jamais sur le seul talent naturel. Ils s'entraînaient quotidiennement. Cicéron plaidait des causes fictives devant des amis qui le critiquaient sans complaisance. Quintilien recommandait des exercices de declamatio : inventer et prononcer des discours sur des sujets fantaisistes mais complexes pour développer l'agilité intellectuelle et la rapidité de répartie.
L'imitation des grands modèles constituait aussi un exercice fondamental. Les jeunes Romains apprenaient par cœur les discours de Cicéron, les analysaient, les paraphrasaient, s'en inspiraient. L'originalité viendrait plus tard : d'abord, il fallait maîtriser les techniques éprouvées. Regardez donc des grands orateurs contemporains et analysez leurs techniques. Entraînez-vous régulièrement même sans enjeu : commentez l'actualité à voix haute, racontez votre journée de manière structurée, improvisez des mini-discours sur des sujets tirés au hasard. L'éloquence, comme le piano, se travaille.
En conclusion
Les techniques des orateurs romains ont traversé les siècles parce qu'elles touchent quelque chose de profondément humain dans l'acte de communication. Nous ne nous adressons plus aux foules du Forum, mais les principes restent les mêmes : capter l'attention, structurer sa pensée, choisir les mots justes, maîtriser sa gestuelle, adapter son propos à l'auditoire.
La bonne nouvelle ? Ces compétences s'apprennent. Aucun orateur romain ne naissait avec le talent de Cicéron. Tous travaillaient, s'entraînaient, progressaient méthodiquement. Si vous appliquez ces conseils à votre prochaine présentation, vous constaterez la différence. Et qui sait ? Peut-être découvrirez-vous, comme les Romains, que l'art de bien parler est aussi l'art de bien penser.
Alors, la prochaine fois que vous devrez prendre la parole, imaginez-vous au Forum face à des citoyens exigeants. Respirez profondément, ancrez-vous physiquement, souriez, et lancez-vous. Les fantômes de Cicéron et Quintilien vous accompagnent.
Pour Approfondir
Quintilien, Institution oratoire, traduction française disponible en ligne.
Laurent Pernot, La Rhétorique dans l'Antiquité, Le Livre de Poche, 2000.
Pierre Chiron, Manuel de Rhétorique, Comment faire de l'élève un citoyen, Les Belles Lettres, 2018.

