En un coup d'œil
La connexion permanente nous expose à un flux continu d'informations négatives, de sollicitations et de violences en ligne qui entretiennent un état de tension chronique.
Les réseaux sociaux ont bâti une illusion de perfection qui altère la perception de soi : les contenus retouchés des influenceurs créent un étalon de comparaison irréaliste auquel des millions de personnes se mesurent chaque jour.
La "déconnexion" est à la portée de chacun et les bénéfices sur le bien-être mental sont mesurables rapidement : le numérique a l'avantage précieux de pouvoir être stoppé en un seul clic.
En 2006, lorsque Twitter fut lancé, ses fondateurs se targuaient d'avoir inventé le « SMS d'internet ». À l'époque, personne n'imaginait que cette idée simple allait contribuer à installer des milliards d'êtres humains dans un état de disponibilité permanente, 24h/24 et 7j/7. En moins de vingt ans, la connexion est passée du statut de commodité pratique à celui d'environnement total : une ambiance de fond que l'on ne coupe plus, même le soir, même le week-end, même en vacances. Ce que la recherche en neurosciences et en psychologie nous apprend aujourd'hui sur les effets de cette exposition continue est à la fois éclairant et, au fond, rassurant : parce que comprendre le mécanisme, c'est déjà tenir entre ses mains la clé pour le déjouer. En un clic !
Un flux permanent de sollicitations, d'informations et de violences
La connexion permanente soumet le cerveau à une exposition sans précédent. Les principales formes étant le flux continu d'informations, les sollicitations extérieures, la désinformation, les violences en ligne et l'incitation à l'achat.
Pour l'illustrer, les journaux télévisés des années 1980 diffusaient environ trente minutes d'actualité par jour. Aujourd'hui, les réseaux sociaux et les médias nous exposent à un flux continu d'informations, provenant du monde entier. Plus encore, il s'agit majoritairement d'actualités négatives : ces nouvelles inquiétantes captent l'attention du public et génèrent davantage d'interactions (commentaires, partages...), de sorte qu'elles sont favorisées par les algorithmes.
Pouvons-nous agir ? Chacune de nos interactions sur ces plateformes a un impact : interagir avec les contenus inspirants et positifs permet de leur offrir une meilleure visibilité, et d'œuvrer à ce que les actualités négatives ne dominent plus l'univers numérique.
À ce flux d'informations s'ajoutent les sollicitations professionnelles et personnelles qui n'obéissent à aucune limite horaire. Les appels téléphoniques, les courriers électroniques, les messageries instantanées et les notifications ont créé une forme d'obligation implicite à la réponse immédiate qui déborde largement sur les temps de repos. Recevoir un message à 22 heures n'implique pas d'y répondre dans la soirée, et pourtant beaucoup le font : personne ne devrait culpabiliser ou se sentir obligé d'apporter une réponse instantanément.
Le saviez-vous ? Avec la loi du 8 août 2016, la France a consacré un "droit à la déconnexion" dans le Code du travail. L'objectif ? Lutter contre l'hyperconnexion afin d'améliorer l'équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle. Cela signifie qu'il n'est pas possible de solliciter les salariés en dehors des heures de travail.
La désinformation et les violences en ligne constituent une autre forme d'exposition. De même que les actualités négatives, les fausses informations circulent bien plus vite que les informations vérifiées sur les réseaux sociaux et la désinformation est aujourd'hui simplifiée avec les intelligences artificielles (IA) génératives. Par ailleurs, les espaces de commentaires et les messageries exposent quotidiennement des millions de personnes aux violences en ligne (insultes, harcèlement, discours de haine, menaces...) avec des impacts psychologiques dramatiques, qui parfois dépassent le cadre numérique. Par exemple, le harcèlement en ligne d'un élève peut se prolonger dans son établissement scolaire. Les études montrent que les jeunes et les femmes sont les plus exposés.
Une dernière forme d'exposition concerne les pratiques qui nous poussent à l'achat. Par exemple, les publicités ciblées, affinées par des algorithmes qui connaissent les préférences des utilisateurs mieux qu'ils ne les connaissent eux-mêmes. Ou encore, les "darks patterns", des techniques marketing sournoises qui exploitent nos émotions pour encourager à l’achat impulsif : chronomètres d’urgence, stocks limités, abonnements cachés. Pour apprendre à les déjouer, n'hésitez pas à consulter la contribution de Flora Caramelli à Arborescence.
L'illusion de la perfection et le paradoxe de l'isolement
Les réseaux sociaux ont offert à chacun la possibilité de se présenter au monde sous son meilleur jour. Ce qui semblait être une libération s'est progressivement transformé en une pression de mise en scène permanente. Les contenus publiés par les influenceurs obéissent à des codes très précis : l'éclairage, le cadrage, les filtres, la retouche photographique et la sélection des seuls moments heureux composent une réalité fictive dont le résultat n'a plus grand-chose à voir avec la vie ordinaire de quiconque. Ce que des millions de personnes voient sur leurs écrans n'est pas la vie d'autrui : c'est la version la plus flatteuse, la plus retouchée et la plus soigneusement choisie de cette vie.
Or, le cerveau humain effectue continuellement des comparaisons sociales. C'est un mécanisme ancien et utile, qui permettait à nos ancêtres d'évaluer leur position dans un groupe et d'ajuster leurs comportements. Cependant, appliqué à un flux de contenus qui surexpose des corps idéalisés, des voyages extraordinaires et des réussites professionnelles spectaculaires, ce phénomène peut avoir un impact psychologique, avec un risque d'anxiété et de dépréciation de l'image de soi.
Bon à savoir : En 2021, Frances Haugen, ancienne employée de Facebook, a révélé l'existence d'études internes montrant qu'Instagram avait des effets "toxiques" sur les adolescents. Le sentiment de "devoir être parfait" peut mener à une perte de confiance en soi, à l'anxiété, à la dépression et à l'isolement.
La connexion permanente est par ailleurs à l'origine d'un paradoxe : les réseaux sociaux ont connecté chaque utilisateur à des millions de personnes à travers le monde, tout en l'isolant des personnes qui se trouvent à proximité. La capacité à communiquer avec une personne à l'autre bout de la planète en temps réel est ainsi une très belle avancée. Cependant, cela a progressivement remplacé la présence réelle : on « aime » l'anniversaire d'un ami plutôt que l'appeler, on envoie un message vocal plutôt que se retrouver autour d'une table. De plus, avant l'ère des réseaux sociaux, lorsque l'on se séparait de quelqu'un, la connexion s'interrompait jusqu'à la prochaine rencontre. Cette intermittence n'était pas une pauvreté relationnelle : elle laissait aux liens le temps de la profondeur.
Reprendre la main sur son temps et retrouver le silence intérieur
Bien que ces expositions soient néfastes pour notre santé mentale et physique, la bonne nouvelle est que le numérique possède une caractéristique que peu d'autres sources de perturbation partagent : il peut être stoppé en un seul clic. Aucune autre forme de bruit environnemental, de pression sociale ou de sollicitation externe ne s'éteint aussi facilement.
La première étape est souvent une prise de conscience : les fonctionnalités de bilan du temps d'écran disponibles sur iOS et Android livrent chaque semaine une synthèse qui confronte l'utilisateur à ses usages réels et bien souvent, c'est un choc ! La plupart des gens sous-estiment le temps qu'ils passent sur leur téléphone, leur tablette et leur ordinateur. Et lorsqu'ils réalisent qu'ils consacrent chaque jour trois à quatre heures aux réseaux sociaux, la question se pose d'elle-même : que pourrait-on faire de tout ce temps ?
4 heures : C'est le temps moyen que les utilisateurs passent sur un écran pour un usage personnel, d'après le Baromètre du numérique pour l'édition 2025. Cela représente environ un quart du temps éveillé.
La seconde étape est l'usage des outils à notre disposition pour réduire ce temps d'écran. Les applications de réseaux sociaux permettent par exemple de définir une limite quotidienne au-delà de laquelle l'accès se coupe automatiquement. Aussi, mettre en place un mode « ne pas déranger » à partir d'une certaine heure, la suppression des notifications des applications non essentielles, la mise en veille du téléphone dans la chambre à coucher constituent des ajustements simples dont l'efficacité tient précisément à leur caractère automatique.
Se fixer des règles claires aide également : décider, par exemple, de ne plus répondre à un e-mail professionnel après 19 heures, sauf urgence réelle. Recevoir un message ne crée aucune obligation de réponse immédiate : l'expéditeur qui a écrit depuis son canapé à 22 heures comprend parfaitement que son destinataire répondra le lendemain matin.
"Détox digitale" : Et si l'on se mettait au jeûne numérique ? Une journée par semaine, un week-end ou mieux encore une semaine sans écran. Les effets positifs sont multiples sur le bien-être psychologique, la qualité du sommeil et l'estime de soi. De plus, cela libère du temps pour voir un proche, faire une activité ou se reposer.
La question du temps est souvent posée sous forme de regret (« je n'ai pas le temps »), alors qu'elle relève avant tout d'une question d'usage. Deux ou trois heures quotidiennes récupérées sur le flux numérique peuvent accueillir une pratique musicale, une séance de sport, la lecture d'un livre, une promenade dans la nature, une soirée de jeux avec nos enfants, une longue conversation avec quelqu'un que l'on apprécie.
Ces activités mobilisent des circuits neuronaux différents de ceux de la navigation numérique : elles favorisent la production d'ocytocine (qui augmente notamment la confiance en soi et celle inspirée par autrui) lors des contacts sociaux, restaurent la capacité d'attention soutenue et permettent l'émergence du « flow », théorisé par Mihaly Csikszentmihalyi en 1975 :
"un état psychologique atteint par une personne lorsqu’elle est complètement plongée dans une activité et qu’elle se trouve dans un état maximal de concentration, de plein engagement et de satisfaction dans son accomplissement."
Se réconcilier avec l'ennui, la solitude choisie, le silence qui n'est pas comblé par un écran, c'est également redécouvrir quelque chose que la connexion permanente avait progressivement recouvert : notre propre vie intérieure.
Pour Approfondir
Chloe Preece, Détox digitale : se déconnecter, entre le luxe et le droit fondamental, The Conversation, 2025.
Dr Emeric Lebreton, Le paradoxe des réseaux sociaux, Orientaction, 2025.
ARTE (vidéo), Une cure de détox numérique, ARTE Regards, 2025.
Institut national de santé publique du Québec, Effets des écrans sur la santé mentale et physique, 2024.

