En un coup d'œil
Notre cerveau dispose d'une mémoire composée de cinq systèmes interconnectés permettant de retenir tout ce que l'on souhaite en utilisant des méthodes ingénieuses.
Les champions de France de mémoire démontrent que des techniques millénaires comme le palais mental permettent de retenir 52 cartes en quelques minutes.
La répétition espacée qui vise à déjouer la courbe de l'oubli et la répétition active améliorent considérablement notre capacité de mémorisation à long terme.
Pouvoir retenir sans effort les noms des personnes que vous rencontrez, mémoriser un cours complet ou apprendre une nouvelle langue en quelques mois... Ces prouesses ne sont pas réservées aux génies, elles sont à la portée de tous. Akira Haraguchi, Silvain Arvidieu, Andrea Muzii, Munkhshur Narmandakh, Sébastien Martinez, Orkhan Ibadov ou encore Katie Kermode en sont les preuves vivantes ! Grâce à la parfaite maîtrise de techniques ingénieuses, ils ont développé des capacités de mémorisation spectaculaires. Comment le cerveau encode-t-il les informations ? Pourquoi oublions-nous si facilement ? Et surtout, comment transformer notre mémoire en un outil extraordinaire ?
L'étonnant fonctionnement de notre mémoire
Notre mémoire est composée de cinq systèmes interconnectés grâce à l'hippocampe, chacun ayant un rôle spécifique. La mémoire de travail (à court terme), permet de retenir un numéro de téléphone le temps de le noter. Cependant, elle ne peut contenir que sept éléments (voire quatre selon un psychiatre) environ de façon simultanée. C'est la raison pour laquelle nous peinons tant avec les numéros à dix chiffres ! Sébastien Martinez utilise une analogie parlante : la mémoire de travail fonctionne comme une voiture avec seulement sept places. Ainsi, lorsqu'un huitième passager arrive, il faut en faire descendre un autre.
De son côté, la mémoire à long terme est organisée d'une façon très sophistiquée et comprend plusieurs sous-types. La mémoire sémantique correspond à nos connaissances (une définition, la façon d'utiliser un objet...), tandis que pour les souvenirs et l'anticipation sur le futur, c'est la mémoire dite "épisodique" qui intervient. Par ailleurs, certaines mémoires sont sollicitées inconsciemment : la mémoire sensorielle (ou "perceptive"), qui se réfère à nos cinq sens (ouïe, vue, goût, toucher, odorat) ; et la mémoire procédurale, qui contient les automatismes comme tenir en équilibre sur un vélo.
Le saviez-vous ? Les chercheurs du MIT ont découvert que les souvenirs n'étaient pas stockés dans une région unique du cerveau mais formaient un "engramme" distribué à travers plusieurs régions. Grâce à l'optogénétique, une technique utilisant des éclairs de lumière, ils sont ainsi parvenus à contrôler les cellules activées par l'encodage de la mémoire chez les souris.
Plus précisément, la mémorisation comprend trois étapes :
- Encodage : le traitement attentif de l'information ;
- Consolidation : son stockage durable ;
- Récupération : sa recherche et sa réutilisation.
Comme l'a précisé la Fondation de la Recherche sur le Cerveau, le secret de la mémorisation est la consolidation : "c’est en sollicitant régulièrement le réseau neuronal que les connexions neuronales sont renforcées et donc ici participer au stockage durable de l’information". Pour ce faire, il est nécessaire de réapprendre et réutiliser autant que possible l'information et si possible, faire intervenir tous les sens pour solliciter les différentes mémoires.
Le saviez-vous ? Il est souvent recommandé à l'école d'exploiter au maximum "notre" mémoire (visuelle, auditive...). En réalité, la meilleure façon de mémoriser est de solliciter nos cinq mémoires !
Le sommeil est également essentiel. Le jour, il favorise l'attention et chaque nuit, le cerveau "rejoue" les évènements de la journée afin de les trier et stocker les plus pertinents. Apprendre ou réviser avant de s'endormir permet ainsi d'optimiser la mémorisation. Cependant, encore faut-il que le sommeil soit de qualité. En effet, des chercheurs ont découvert que "le travail de consolidation de la mémoire qui se joue pendant le sommeil n'est possible que lorsque le patient présente un cycle de sommeil physiologiquement normal, donc lorsque la phase de sommeil lent précède celle de sommeil paradoxal".
L'oubli possède aussi un rôle important : c'est ce qui permet au cerveau d'éliminer les informations jugées non pertinentes afin d'éviter une surcharge. Si tel n'était pas le cas, cela reviendrait à mémoriser chaque visage croisé dans la rue ou chaque conversation entendue. Les hypermnésiques possèdent cette rare faculté, de naissance (hyperthymésie) ou suite à un traumatisme (hypermnésie émotionnelle) : ils n'oublient aucun évènement. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'hypermnésie n'est pas un cadeau. Bien souvent, elle est la source de souffrances, en particulier lorsqu'elle est liée à un traumatisme.
Certaines personnes seraient dotées de la capacité de retenir de multiples détails en "un seul coup d’œil" : la mémoire éidétique (dite aussi "photographique"). Mythe ou réalité ? Pour le professeur de psychologie allemand Edgar Erdfelder, il s'agirait d'un mythe : des cas ont été rapportés mais aucun n'a été confirmé par des études. Cependant, s'il ne s'agit pas exactement d'une mémoire éidétique (notamment pour le "en un coup d’œil"), certains possèdent une mémoire prodigieuse ! Comme Stephen Wiltshire, un artiste autiste talentueux, capable de peindre un paysage urbain avec une précision exceptionnelle après l'avoir visualisé en hélicoptère.
Les stratégies pour une mémorisation durable
L'attention : La mémoire à court terme
Pomodoro : Cette technique fractionnée, développée par Francesco Cirillo, permet d'optimiser l'attention en alternant des phases de travail intense de 25 minutes avec des pauses de 5 minutes.
Réaliser une activité plaisante (sport, musique, méditation...) pour se vider l'esprit ou noter sur un papier les tâches à accomplir pour ne plus y penser (ou mieux encore, les réaliser) permettent d'alléger la charge mentale et ainsi, de préparer l'esprit à l'attention qui favorisera la mémorisation.
L'association : Le stockage durable de l'information
L'association permet d'enclencher le travail de consolidation. Il s'agit de faire en sorte que l'information soit stockée dans notre cerveau et puisse être réutilisée facilement en effectuant des associations avec nos connaissances, nos souvenirs ou une image mentale.
Sébastien Martinez, champion de France de mémoire (2015), a développé une méthode très efficace : SEL, en référence à Sens (comprendre l'information), Enfant (utiliser son imagination débridée) et Lien (connecter les nouvelles informations aux anciennes) fondée sur deux types de liens :
- Liens rationnels : Lorsque nous disposons déjà d'un socle de connaissances, la nouvelle information peut être reliée à celui-ci à l'instar de ce qu'il nomme un "maillage". Si vous connaissez Napoléon Bonaparte et/ou la Corse, mémoriser le fait qu'il est né à Ajaccio sera plus facile.
- Liens irrationnels : À l'inverse, si l'information est nouvelle, imaginez une association "loufoque" (originale, absurde) pour marquer l'esprit. Par exemple, pour retenir que la bataille de Marignan eut lieu en 1515, imaginez François Ier jonglant avec quinze épées de quinze centimètres !
Le champion illustre la différence avec cet exemple : un professionnel qui reçoit un client aura plus de facilité à retenir les détails d'un rendez-vous (maillage : association rationnelle) que le stagiaire arrivé la veille, qui découvre à la fois le métier, l'entreprise et le client (association irrationnelle nécessaire).
À ne pas manquer : Joshua Foer, Aventures au coeur de la mémoire : l'art et la science de se souvenir de tout, Robert Laffont, 2012.
Plus les sens (ouïe, vue, goût, toucher, odorat) sont sollicités, plus la mémorisation est optimisée. Ainsi, dans vos images mentales, ne négligez pas les bruits, les goûts, les couleurs, les textures, etc. Les sens peuvent également être exploités en variant les supports d'apprentissage : écrit, audio, vidéo, visuel, expérimentation, etc.
Bon à savoir : Pour retenir une liste (dates, vocabulaire, capitales, etc.), une technique consiste à imaginer une petite histoire qui englobe tous les éléments à retenir ou des phrases mnémotechniques comme le célèbre "Mais où est donc Ornicar ?".
La répétition : La mémorisation sur le long terme
La seule façon de mémoriser durablement une information est la répétition active. Une erreur courante consiste à se contenter de relire. Cette méthode, répandue dans le milieu scolaire, est en réalité une perte de temps et plus encore, contre-productive : elle donne l'illusion de maîtriser le sujet. À l'inverse, la répétition active a fait ses preuves. Concrètement, il s'agit de créer une situation où l'information doit être (re)cherchée et (ré)utilisée :
- Questions : Se tester à l'écrit ou à l'oral ;
- Correction : Identifier et corriger les erreurs.
Il ne faut pas avoir peur de commettre des erreurs, ni s'autoflageller, elles font partie de l'apprentissage. Au gré des révisions, les identifier et les corriger vous permettra naturellement d'acquérir la connaissance et ne plus les reproduire.
Les études : Les grandes quantités d'informations
Lorsque de grandes quantités d'informations doivent être mémorisées, comme dans l'enseignement supérieur, ces conseils permettent d'optimiser l'apprentissage :
- Compréhension : Apprendre sans comprendre, comme le "bachotage", ne favorise pas la mémorisation. À l'inverse, prendre le temps de comprendre contribue déjà à l'apprentissage ;
- Cinq sens : Ne vous limitez pas à votre cours. Profitez de cet instant pour varier les supports (écrit, podcast, vidéo...) afin de solliciter pleinement vos sens pour optimiser la mémorisation ;
- Fiches : Les fiches sont utiles pour les éléments à connaître par cœur (dates, définitions, concepts, formules, citations, biographies...). Vous manquez de temps ? Demandez à l'IA d'extraire les éléments de votre cours. Vous pourrez ensuite vous concentrer sur les répétitions actives questions / réponses ou l'explication. L'IA peut même vous interroger ! Par ailleurs, les outils digitaux rendent la révision plus agréable : cartes mentales, flashcards, etc.
- Méthodologie : Dans certaines disciplines comme le droit, la méthodologie est également évaluée lors des examens. Le secret pour gagner des points ? Créer une fiche dédiée + enrichie pour chaque thématique d'éléments prêts à emploi : phrases d'accroche, citations, problématique, etc. Par la suite, apprenez-la par cœur grâce aux techniques de mémorisation et à la répétition active.
- Explication : Pour les répétitions, vous pouvez alterner entre la technique des questions / réponses et la technique de l'explication. En vous appuyant sur votre support de cours, imaginez expliquer le sujet à un proche. Cet effort de restitution, à l'oral ou à l'écrit selon vos préférences, vous permettra progressivement de vous détacher du cours et de le mémoriser durablement ;
- Enregistrement : Enregistrez-vous avec un dictaphone (de votre mobile ou via une application) en lisant vos fiches ou en faisant vos exercices. Vous pourrez réécouter l'enregistrement pendant vos activités : avant de dormir, douche, sport, cuisine, transport, etc. Cette astuce est très efficace, même en "accéléré" : dès lors que c'est votre voix, le cerveau comprend parfaitement et vous permet de réviser un cours complet en quelques minutes en complément des révisions actives.
La fréquence : La répétition espacée
Une technique ayant fait ses preuves est la "répétition espacée". Pour être pleinement efficaces, les répétitions doivent en effet intervenir à des moments précis afin de contrer la courbe de l'oubli. Après :
- 1 heure
- 24 heures
- 1 semaine
- 1 mois
- 6 mois, etc.
La courbe de l'oubli a été décrite par le psychologue Hermann Ebbinghaus : plus le temps passe, plus le taux de récupération de l'information diminue et ce, dès le lendemain ! Réviser aux moments clés où la diminution est importante permet ainsi d'y remédier.
À noter que plus la révision intervient tard, plus l'oubli est important de sorte que la séance de révision est plus longue et moins agréable. Mieux vaut ainsi essayer, autant que possible, de réviser aux intervalles suggérés par la technique de répétition espacée.
Les techniques des champions de mémoire
Les athlètes mentaux s'entraînent quotiennement, démontrant la capacité de la mémoire à se développer et plus encore, à exceller ! Les compétitions (France, UE, Monde) comprennent des épreuves variées sur un temps limité (pour mémoriser et pour restituer). Par exemple, Memory League (duels) contient ces 5 épreuves : 30 images à remettre dans l'odre, jeu de 52 cartes, séquence de 80 chiffres, 30 noms et visages, 50 mots. Le plus impressionnant (et le graal pour ces compétiteurs) est le concours de mémorisation de Pi dont le record est détenu par le japonais Akira Haraguchi (83 431 décimales en 2005, juste ça !).
La méthode des loci
La méthode des loci (ou "palais mental") est une technique redoutable utilisée depuis l'Antiquité (notamment par l'orateur romain Cicéron). Le principe ? Visualiser mentalement chaque information à retenir dans un lieu que vous connaissez bien, comme votre logement ou votre ville. Joshua Foer, journaliste américain devenu champion mnémotechnique, raconte ainsi dans son excellent ouvrage comment il est parvenu à mémoriser l'ordre d'un jeu de 52 cartes en parcourant mentalement sa maison d'enfance.
La technique Chunking
Le Chunking a été développé par le professeur de psychologie américain George A. Miller. Cette idée a émergé à la suite d'une découverte surprenante : le cerveau ne pourrait retenir que 7 éléments simultanément, comme il l'explique dans son article The magical Number Seven, Plus or Minus Two. Pour le psychiatre australien Gordon Parker, cette capacité serait même limitée à 4. C'est à partir de ces constats, qu'est né le chunking. L'objectif ? Scinder et organiser l'information en petits blocs de façon à la "compresser" pour faciliter la mémorisation.
La technique P-A-O
Le P-A-O (Personne-Action-Objet) est très utile pour les séquences longues ou complexes, comme les chiffres (dates, numéros de téléphone...). Il exploite le chunking, les associations, les mini-histoires et le palais mental. Avant de débuter, créez une liste personnelle avec 100 personnages, 100 actions et 100 objets : l'intérêt étant de couvrir tous les chiffres de 0 à 99. Cette liste pourra être utilisée pour mémoriser n'importe quelle séquence !
P-A-O Arborescence : Vous manquez de temps ? Nous avons conçu une liste prête à emploi ! N'hésitez pas à remplacer les éléments qui ne vous conviennent pas.
Prenons un exemple ! Votre mission consiste à mémoriser 061104. Commencez par scinder cette séquence en petits blocs (chunking) : 06-11-04. Par la suite, associez-les aux éléments de votre liste : 06 à Chirurgienne (personnage), 11 à chante (action) et 04 à tableau (objet). Cela vous permet de créer une "mini-histoire vivante". Pour finir, imaginez cette scène dans un lieu connu (palais mental) : la chirurgienne chante devant un tableau du salon.
À présent, vous détenez tous les secrets pour une mémorisation durable et les techniques des champions pour mémoriser rapidement de grandes quantités d'informations. Vous l'aurez compris, la mémoire n'est pas innée : c'est une capacité à développer et à exercer. Au fil du temps, ces méthodes deviendront naturelles et vous seront utiles dans votre quotidien, vos activités, vos études et votre profession. La mémorisation est un merveilleux pouvoir de notre cerveau qui offre des perspectives infinies lorsqu'elle est maîtrisée.
Pour Approfondir
Francis Eustache, Mémoire : une affaire de plasticité synaptique, INSERM, 2025.
Fabien Mathy, Chapitre 3. Champion du monde de la mémoire : un titre à portée de main, in Les pouvoirs insoupçonnés de votre mémoire, 2022.
Xavier Delengaine, Cyril Maitre, Dossier 1. Comment fonctionne la mémoire ?, in La boîte à outils pour améliorer sa mémoire et sa concentration, 2021.
Sébastien Martinez (vidéo), Devenir une machine à apprendre (feat. le champion de France de mémoire), Major Prépa, 2024.

