Une salade peut-elle nous rendre heureux ?


À travers le Regard de Celeste Ferraguto, PhD.

Née et ayant grandi en Italie, je suis diplômée en biologie de l’Université Polytechnique des Marches. J’ai ensuite obtenu un master en neurosciences à l’Université de Nice, suivi d’un doctorat à l’Université de Bordeaux, où j’ai étudié les troubles auditifs associés aux maladies du neurodéveloppement, telles que l’autisme. Actuellement, je suis cheffe de projet en recherche clinique dans le programme intégré de recherche et d’innovation sur le cancer du rein (I.CaRe, CHU de Bordeaux). Passionnée par la vulgarisation scientifique, j’ai participé à plusieurs événements visant à rendre la science accessible au plus grand nombre.

En un coup d'œil

Il existe une communication bidirectionnelle étroite entre le cerveau et l'intestin, dont le microbiote intestinal constitue un acteur clé.

La perturbation du microbiote intestinal peut influencer l'apparition et l'évolution des troubles psychiatriques.

L'alimentation constitue un élément fondamental pour préserver les fonctions cérébrales en modulant le microbiote intestinal.


On entend souvent dire que « nous sommes ce que nous mangeons ». Mais que signifie réellement cette phrase, et surtout, est-elle scientifiquement fondée ?

Il est désormais bien établi que les organes ne fonctionnent pas de manière isolée : ils communiquent entre eux, et le bon état de santé global dépend largement de la qualité de ces échanges. C'est précisément ce que cherche à comprendre une branche émergente des neurosciences : l'étude de la communication complexe et fascinante entre notre intestin et notre cerveau, aussi appelée axe intestin-cerveau.

L'axe intestin-cerveau et son médiateur principal : le microbiote

L'intestin abrite un écosystème microbien composé de milliards de microorganismes, essentiellement des bactéries, constituant le microbiote intestinal. Ces bactéries ne sont pas de simples commensaux passifs : elles participent activement à la digestion et à la production de métabolites, de petites molécules bioactives dérivées de la transformation des aliments, comme les acides gras à chaîne courte (AGCC), résultant de la fermentation des fibres alimentaires.

Ces métabolites peuvent franchir la barrière intestinale, entrer dans la circulation sanguine et atteindre le cerveau où ils moduleraient l'activité neuronale. Ils servent de précurseurs à plusieurs neurotransmetteurs clés, notamment la sérotonine et la dopamine, qui jouent un rôle fondamental dans la régulation des fonctions cognitives et des comportements. Par ailleurs, les métabolites peuvent agir aussi indirectement en activant le système immunitaire, ce qui peut provoquer une neuroinflammation, c'est-à-dire une inflammation du cerveau susceptible de perturber son fonctionnement.

Dysbiose et implications neuropsychiatriques

Lorsque la diversité et l'équilibre du microbiote sont perturbés, on parle de dysbiose. Ce déséquilibre peut altérer la biosynthèse des neurotransmetteurs, impactant ainsi les performances cognitives et émotionnelles.

De nombreuses études ont établi un lien entre dysbiose et pathologies neuropsychiatriques telles que l'anxiété et la dépression. Par exemple, des analyses comparatives entre le microbiote de patients dépressifs et celui d'individus sains ont montré une réduction significative des bactéries productrices d'AGCC, essentielles à la synthèse de la sérotonine, neurotransmetteur fréquemment déficient dans la dépression. Par ailleurs, une surreprésentation des bactéries pro-inflammatoires a été observée chez ces patients, accompagnée d'une augmentation des molécules inflammatoires.

Les modèles animaux renforcent ces observations : chez des rongeurs traités par antibiotiques, connus pour altérer le microbiote, on constate l'émergence de comportements anxieux et dépressifs, caractérisés notamment par une diminution de l'exploration, une réduction des interactions sociales et une hypersensibilité aux stimuli stressants.

L'alimentation comme levier thérapeutique potentiel

L'alimentation constitue un facteur déterminant dans la composition et la fonction du microbiote intestinal, et par conséquent dans la modulation des fonctions cérébrales. Des études ont démontré que les régimes occidentaux, caractérisés par une forte consommation de produits ultra-transformés, sucres raffinés et acides gras saturés, induisent une diminution de la diversité microbienne, une augmentation de la perméabilité intestinale (leaky gut) et une inflammation systémique. Ces mécanismes exacerbent les troubles psychiatriques et favorisent la prolifération de bactéries pathogènes au détriment des espèces bénéfiques.

Inversement, les régimes riches en fibres alimentaires favorisent la prolifération des bactéries bénéfiques et stimulent la production d'AGCC. L'administration de probiotiques et prébiotiques émerge donc comme une stratégie thérapeutique prometteuse, du fait de leurs effets anti-inflammatoires et de leur potentiel à moduler la synthèse des neurotransmetteurs.

Consommer une salade ne garantit pas un bonheur immédiat. Cependant, adopter une alimentation riche en fibres favorisant un microbiote intestinal sain pourrait, sur le long terme, contribuer à une amélioration significative du bien-être mental.


Pour Approfondir

Cryan JF, O'Riordan KJ, Cowan CSM, Sandhu KV, Bastiaanssen TFS, Boehme M, et al. The Microbiota-Gut-Brain Axis, Physiol Rev, 2019.

Chen Y, Xu J, Chen Y. Regulation of Neurotransmitters by the Gut Microbiota and Effects on Cognition in Neurological Disorders, Nutrients, 2021.

Pascale A, Marchesi N, Govoni S, Barbieri A. Targeting the microbiota in pharmacology of psychiatric disorders, Pharmacol Res, 2020.