En un coup d'œil
Dès le XIXe siècle, les écrivains visionnaires transformèrent l'imaginaire scientifique en récits d'anticipation qui bouleversèrent la perception du progrès et de l'avenir.
Les œuvres dystopiques du XXe siècle alertèrent sur les dérives, tandis que le cinéma révolutionna la mise en scène du futur avec des effets spéciaux spectaculaires.
L'Académie des technologies et le ministère des Armées organisent des concours de science-fiction, démontrant l'importance ce genre d'anticipation.
Bien plus qu'un simple divertissement, la science-fiction représente un laboratoire d'idées exceptionnel où l'humanité expérimente ses futurs possibles. De Jules Verne aux séries contemporaines comme Black Mirror, ces récits d'anticipation façonnent l'imaginaire collectif et influencent concrètement l'innovation, la recherche, l'éthique et la société. En effet, cette capacité à mêler l'émerveillement et la réflexion prospective fait de la science-fiction un outil unique pour penser le présent, l'avenir et les défis qui les accompagnent.
La naissance d'un genre révolutionnaire
Au XIXe siècle, les bouleversements scientifiques et industriels transformèrent l'imaginaire littéraire. Auparavant, les récits d'anticipation puisaient leurs sources dans les prophéties religieuses. Cependant, quelque chose de spécial se produisit à cette époque. Les écrivains commencèrent à faire évoluer leurs visions du futur. Dans Le Dernier Homme (1805), Jean-Baptiste Cousin de Grainville pointait déjà du doigt les dangers du progressisme des Lumières, qui avait certes encouragé des politiques de grands travaux et une société nouvelle, mais risquait aussi de précipiter la fin de l'humanité. Cette évolution marqua la naissance d'une réflexion nouvelle sur les conséquences imprévisibles du progrès.
C'est Jules Verne qui inaugura la science-fiction moderne en mêlant avec génie la rigueur des sciences et l'imagination débridée. Ses Voyages extraordinaires, de Vingt mille lieues sous les mers au Tour du monde en quatre-vingts jours, s'appuyaient sur les découvertes de son époque pour projeter les lecteurs dans des aventures originales. Il ne se contentait pas d'inventer, il extrapolait les potentialités de la science pour anticiper les innovations futures.
Le saviez-vous ? L'exposition "Science/Fiction : Voyage au cœur du vivant" de l'INSERM en 2017 imagina ce que Jules Verne aurait écrit s'il s'était intéressé à la médecine et à la biologie, avec des photomontages mêlant ses gravures du XIXe siècle à des photographies scientifiques.
Parallèlement, H.G. Wells poussa cette démarche vers des territoires plus sombres avec La Machine à explorer le temps et La Guerre des mondes. Ses récits questionnaient les dérives possibles du progrès technique et social et annonçaient les grandes inquiétudes du XXe siècle. De son côté, Edgar Allan Poe avait préparé cette évolution en s'aventurant dans les frontières troubles entre la science et le fantastique avec des nouvelles visionnaires. Ces pionniers établirent ainsi les fondements d'un genre qui ne cesserait d'évoluer. Au gré du temps, la science-fiction s'est enrichie, de nouveaux talents sont apparus et les thématiques se sont diversifiées.
Les Chefs d'œuvre qui ont marqué les esprits
L'entre-deux-guerres et l'après-1945 virent naître des chefs-d'œuvre dystopiques qui marquent encore l'imaginaire collectif. George Orwell publia 1984 en 1949, dressant le portrait prophétique d'un totalitarisme technologique avec une surveillance généralisée. Des inquiétudes devenues réalité à notre époque ! Cette œuvre incontournable révéla la capacité de la science-fiction à anticiper les dérives politiques et technologiques. Aldous Huxley avait également anticipé ces craintes avec Le Meilleur des mondes, en s'intéressant aux dangers d'une société de consommation hédoniste et manipulatrice. De même, Ray Bradbury enrichit cette veine critique avec Fahrenheit 451, dénonçant la censure et l'abrutissement par les médias de masse. Ces œuvres ont ainsi transcendé le divertissement pour devenir de véritables outils de réflexion et dénonciation.
Le cinéma s'empara progressivement de ces visions, avec des techniques et des effets spéciaux toujours plus spectaculaires pour "visualiser" l'avenir. Depuis Metropolis de Fritz Lang en 1927 jusqu'aux blockbusters contemporains, le septième art a transformé la perception collective des futurs possibles. Stanley Kubrick révolutionna le genre avec 2001, l'Odyssée de l'espace où il interrogeait la préservation de l'humanité face à l'intelligence artificielle (IA). Blade Runner de Ridley Scott questionna ensuite la nature même de l'humanité à l'ère technologique. La coexistence entre l'humain et la technologie a ainsi été au cœur de nombreuses œuvres, démontrant l'attrait des réalisateurs et du public pour ces questionnements philosophiques et sociétaux.
Plus récemment, c'est Christopher Nolan qui a bouleversé le genre avec Interstellar. Un belle réussite, tant visuelle, que musicale avec la sublime bande-son d'Hans Zimmer, la performance de l'acteur Matthew McConaughey et le scénario parfaitement ficelé. Autour de l'exploration spatiale, l'astrophysique et l'amour parental, il se démarque par le souci du détail et la volonté de s'appuyer sur l'état de l'art scientifique pour des idées cohérentes, tout en laissant libre cours à l'imagination pour combler les inconnues de la science (de la traversée du trou noir jusqu'à la fin).
À ne pas manquer : La série documentaire AMC Visionaries: James Cameron's Story of Science Fiction (2018).
La science-fiction contemporaine impressionne quant à elle par sa richesse thématique. Au-delà de la technologie, elle s'intéresse désormais à des enjeux comme le dérèglement climatique. Dune, de Frank Herbert et adapté au cinéma par Denis Villeneuve, constitue une excellente illustration de cette évolution. Cette œuvre puise ses racines dans les savoirs indigènes des tribus du nord-ouest du Pacifique et transforme les défis environnementaux en épopée interplanétaire. Elle démontre le potentiel de la science-fiction pour dénoncer, mais également inspirer le présent et l'avenir. Et ce, avec un temps d'avance puisque le livre est paru en 1965. Herbert s'est notamment inspiré des techniques de consolidation des dunes de l'Oregon et des pratiques de conservation autochtones pour créer l'écosystème d'Arrakis, faisant de son roman un "fer de lance du mouvement environnemental" pour le Professeur Devin Griffiths.
Dans un autre registre, le film Her de Spike Jonze mérite également le coup d'œil, et ce, d'autant plus aujourd'hui. Les questionnements philosophiques, psychologiques aussi, qui entourent la relation humain-machine y sont explorés avec beaucoup de sensibilité et une grande justesse. En plus de l'excellent jeu d'acteur de Joaquin Phoenix, ce film est devenu un incontournable avec l'essor des IA génératives (et plus récemment les "agents"), comme ChatGPT ou Claude : la réalité a rattrapé la fiction. Comme dans le film, il est devenu possible de communiquer en langage naturel à l'écrit comme à l'oral et de réaliser de multiples tâches, faisant de ces algorithmes de véritables assistants à la portée de tous. Et ce n'est que le début !
À ne pas manquer : La série Black Mirror mérite aussi d'être (re)vue. Au gré des saisons, chaque épisode interroge d'une façon glaçante notre rapport aux technologies, en révélant des potentialités aussi libératrices qu'aliénantes. La sélection Arborescence : Blanc comme neige, Playtest, San Junipero, Tuer sans état d'âme, Crocodile, Black Museum, Lock Henry, Hôtel Rêverie et De simples jouets.
Pour les biotechnologies, Bienvenue à Gattaca, de Andrew Niccol et avec la majestueuse Uma Thurman, est une référence : une immersion dans un monde dystopique où l'eugénisme est à son paroxysme. Les parents sélectionnent les gamètes porteurs des meilleurs gènes afin que l'embryon se rapproche de la perfection. Du moins, certains ! En effet, les parents de l'acteur principal refusent d'y recourir, de sorte qu'il se voit privé de l'accès à la profession de ses rêves jusqu'à la rencontre qui changera sa vie. Ce film est d'autant plus intéressant à la lumière des enjeux bioéthiques auxquels nous sommes confrontés.
Là encore, ce qui relevait à l'époque de la science-fiction tend à devenir une réalité. En effet, certains pays autorisent déjà la sélection d'embryons. Dans la majorité, c'est dans l'intérêt médical du futur enfant, pour lui éviter une vie de souffrance, s'il est porteur d'une grave maladie. Il existe cependant des dérives, comme l'admission en France de cette pratique au profit du frère ou de la soeur : la terrible pratique du "bébé-médicament" (sur ce sujet, consulter le livre et son adaptation au cinéma "Ma vie pour la tienne"). Certains pays vont encore plus loin. C'est le cas de la Fertility Institute en Californie qui autorise les futurs parents à choisir un embryon possédant des gènes spécifiques comme la couleur des yeux ou le sexe. Autrement dit, concevoir les "bébés à la carte" de l'excellent ouvrage de Jean-François Bouvet et de Gattaca.
Une fois de plus, cela démontre la capacité de la science-fiction à anticiper l'avenir. Pour le meilleur, et pour le pire...
Une source d'inspiration pour l'innovation
Véritable laboratoire d'idées, la science-fiction n'a pas manqué d'attirer l'attention d'institutions, entrepreneurs et centres de recherche en raison de sa dimension prospective. Par exemple, l'Académie des technologies organise régulièrement des concours de nouvelles pour stimuler la réflexion sur les enjeux futurs. Les textes récompensés sont ceux porteurs d'espoir avec des technologies qui permettent à l'humanité de surmonter les crises. De même, le ministère des Armées a lancé la Red Team Défense, un programme composé d'auteurs, de scénaristes et de dessinateurs de science-fiction indépendants, en partenariat avec des chercheurs de l'Université Paris Sciences & Lettres (PSL). L'objectif ? Imaginer des scénarios de menaces du futur pour s'y préparer. Ils ont notamment développé des scénarios comme "La ruée vers l'Espace" ou "Face à l'Hydre".
Les centres de recherche s'inspirent également de ces scénarios pour orienter leurs travaux à la lumière des conséquences potentielles, tandis que les entrepreneurs y puisent les idées de produits novateurs et les penseurs (éthiciens, philosophes, juristes, futurologues...) étudient leurs impacts. De même, la NASA dispense des cours de science-fiction à ses ingénieurs, tandis que l'Agence Spatiale Européenne (ESA) a publié un rapport inédit : Innovative Technologies From Science Fiction for Space Applications (ITSF). Cette capacité de la science-fiction à anticiper l'avenir, utopique comme dystopique, suscite ainsi l'intérêt de nombreux acteurs et ils ont bien raison !
Bon à savoir : Pour le chercheur en sciences de gestion et prospective Thomas Michaud, la science-fiction est une "matrice imaginaire" qui participe à l'élaboration des politiques de recherche et développement, créant des "micro-idéologies technoscientifiques" qui influencent les décisions d'innovation.
Elle n'a donc pas fini d'inspirer les évolutions sociétales, technologiques et scientifiques. D'autant plus qu'elle s'est ainsi enrichie de multiples thématiques et des mouvements qui les accompagnent, comme l'eugénisme ou le transhumanisme. De nombreuses innovations issues de ce genre aussi passionnant qu'ingénieux existent déjà : IA, interfaces cerveau-machine, robot, biotechnologies, assistants vocaux, réalité virtuelle, chirurgie robotique, etc. La science-fiction s'affirme ainsi comme un véritable laboratoire d'idées. C'est finalement un espace de liberté où l'humanité expérimente les futurs possibles avant de les concrétiser.
Pour Approfondir
Xavier Mauduit, Épisode 4/4 : Il était une fois demain... aux origines de la science-fiction, Radio France, 2021.
Jean-Paul Pinto Morales, De la science-fiction à l’innovation, Revue Marché et organisations, 2025.
Fabien Trécourt, La science-fiction, un atout pour penser le présent, Le Journal CNRS, 2022.
Thomas Michaud, L'apport de la science-fiction aux discours technoscientifiques sur la conquête de Mars, 2023.

