La naissance du cinéma


À travers le Regard d'Anaïs Isaac

Anaïs Isaac (LinkedIn) est historienne, diplômée d'un Master en histoire culturelle et sociale à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle s'intéresse à la circulation des images, à l'histoire des médias et aux formes culturelles populaires. Aujourd'hui, scénariste et rédactrice indépendante, elle travaille sur des projets de vulgarisation autour de l'histoire, du cinéma, de l'animation et de la mémoire visuelle. Elle s'attache à transmettre les savoirs de manière sensible, rigoureuse et accessible.
 

En un coup d'œil

Le cinéma, hypothétiquement fils de la photographie ou du théâtre, apparaît comme l'une des inventions les plus magiques de notre époque contemporaine. 

Les images projetées défilent sur une longue bande retraçant le cours d'un instant, créant une vie, une étincelle, un univers.

Revisiter l'histoire de ce divertissement visuel, c'est revenir à ses origines, à ses racines, pour en attester la mémoire individuelle et collective.


Avant de devenir un art ou une industrie, le cinéma est un jeu d’illusions. Au XIXᵉ siècle, l’illusion du mouvement fascine les inventeurs de demain. Les jouets optiques exploitent alors « la persistance rétinienne », mais reposent désormais sur des dessins. Avec la photographie émerge une nouvelle ambition, celle de « capturer le mouvement réel ». Des scientifiques comme Étienne-Jules Marey (médecin et physiologiste français, 1830-1904) ou Georges Demenÿ (photographe, inventeur et précurseur du cinéma français, 1850-1917) créent des dispositifs permettant d’analyser le corps en mouvement. Le cinéma devient d’abord un outil scientifique avant de se transformer en spectacle, selon Félix Regnault. C’est dans ces termes qu’il faut appréhender et comprendre comment le cinéma s’est construit et a évolué au fil des deux derniers siècles.

Le précinéma, quand la science joue avec les lumières

Quand on fait référence au « précinéma », on suppose qu'il y a eu une préhistoire du cinéma avant son entrée dans nos sociétés, une évolution importante précédant l'invention des frères Lumière. Ce terme est officialisé pour la première fois en 1955, lors du Congrès international de filmologie. Cependant, bien avant cette date, certains soutenaient déjà qu'il existait une sorte de préhistoire du cinéma, comparable à celle des sociétés précédant l'invention de l'écriture. En effet, le cinéma reste un art sous différents aspects : un art du mouvement, du temps, de l'espace, de la lumière et de l'audiovisuel. Ces caractéristiques trouvent leurs origines dans une forme d'art apparue durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les jouets optiques.

La naissance du cinéma peut être rattachée à l'apparition de ces jouets optiques au XIXe siècle. À titre d'exemple l'un des objets les plus simples et les plus célèbres est le thaumatrope. Inspiré de principes connus depuis l'Antiquité, il est redécouvert et commercialisé par John Ayrton Paris en 1825. Il se compose d'un disque circulaire relié à des ficelles ; ses deux faces en carton sont illustrées de dessins. En les faisant tourner rapidement, l'œil perçoit leur fusion, on appelle cela « l'illusion du mouvement ». Par la suite, de nombreux inventeurs font preuve d'ingéniosité pour créer cette illusion : le phénakistiscope (Joseph Plateau, 1832), le zootrope (William George Horner, 1834), et le praxinoscope (Émile Reynaud, breveté en 1877).

On peut ainsi constater que le cinéma d'animation naît bien avant le cinéma en prises de vues réelles. Émile Reynaud, inventeur du praxinoscope en 1876, propose une création des plus ingénieuses. Il s'agit d'un jouet combinant un disque de carton, une bande de dessins et un miroir rotatif permettant de diviser le mouvement en une douzaine de séquences. Cette invention devient alors un « jouet de salon » que Reynaud commercialise. En 1892, il transforme son praxinoscope en une véritable attraction nommée « Théâtre optique ». Il en agrandit les dimensions pour projeter à grande échelle des images animées. Ces représentations payantes, qui racontent une histoire à travers des images projetées sur grand écran, ouvrent la voie à une nouvelle pratique dont s'inspireront de nombreux inventeurs et ingénieurs.

Le Septième Art naît

Durant cette période, l'industrie du théâtre connaît une importante récession en raison du coût élevé de ce loisir. À Paris, on constate une diminution du nombre de places dans les théâtres, entraînant une hausse des prix. C'est alors que deux frères vont transformer le monde du divertissement grâce à leur invention. Auguste (1862-1954) et Louis Lumière (1864-1948), ingénieurs et industriels français, font évoluer l'industrie du cinéma dans son ensemble. En 1895, ils imposent une nouvelle manière d'exploiter et de commercialiser le cinéma en mettant au point un nouvel appareil, « le Cinématographe ». Cette machine s'inspire du kinétoscope de Thomas Edison, mais Louis Lumière en perfectionne le fonctionnement. Contrairement à une idée reçue, la réalisation des premiers films n'est pas, à proprement parler, une invention des frères Lumière. Cependant, ils font franchir au cinéma une étape décisive. Le Cinématographe repose sur deux principes essentiels : faire défiler une pellicule et capturer une image nette à chaque arrêt. Leur innovation réside dans un système de griffes – de petits crochets métalliques – qui s'accrochent aux perforations de la pellicule. Ces griffes tirent la pellicule vers le bas, se retirent, reviennent à leur position initiale et recommencent. Ainsi, la pellicule avance image par image, au lieu de glisser en continu, ce qui provoquerait un flou.

Pendant que la pellicule est immobile, l'obturateur – un disque muni d'une ouverture – s'ouvre et laisse passer la lumière à travers l'objectif, imprimant une image sur la pellicule. Il se referme ensuite le temps que celle-ci avance d'une case. Le génie des frères Lumière repose sur la parfaite synchronisation entre le défilement saccadé de la pellicule et l'ouverture de l'obturateur, rendue possible grâce à une pièce mécanique : la came excentrique.

On comprend alors que, dans un premier temps, le cinéma est avant tout un procédé scientifique, conçu par des chercheurs avant de devenir un divertissement. Les frères Lumière perçoivent cependant le potentiel de leur invention et des dernières avancées scientifiques qui leur ont permis de la mettre au point.

Ils souhaitent ainsi faire découvrir leur Cinématographe au grand public. Le 28 décembre 1895, ils organisent leur première projection publique au Grand Café à Paris. Cette séance présente dix courts métrages réalisés avec leur Cinématographe, dont L'Arroseur arrosé (1895), considéré comme le premier film de fiction. En février 1896, d'autres projections ont lieu dans un théâtre en Angleterre. La première projection du Cinématographe aux États-Unis se déroule à New York le 18 juin 1896 et rencontre un franc succès.

L'empire des frères Lumière n'est toutefois pas le seul à émerger grâce aux nouvelles technologies de l'époque. Plusieurs grandes figures vont jouer un rôle déterminant dans le développement de l'industrie du cinéma durant cette période.

Les bâtisseurs du rêve et de l'image animée

Charles Pathé, industriel et producteur français, découvre le phonographe de Thomas Edison lors de la foire de Vincennes en août 1894. Conscient de son potentiel commercial, il finit par acquérir la machine. Avec son épouse Marie, il parcourt l'Île-de-France en tant que forain, proposant de petites séances sous forme d'attraction. Ce n'est pas encore le cinéma tel qu'on le connaît. Il faut attendre la première projection publique des frères Lumière, précédemment évoquée, pour que des idées se forment dans son esprit. Cette séance, provoquant une émotion collective et un partage, se déroule sous le regard attentif de Charles Pathé, observant les réactions du public. C'est à ce moment-là qu'il se lance dans l'aventure du cinématographe, voyant le potentiel commercial d'un tel divertissement.

Durant cette même période, un autre homme s'intéresse de près à l'innovation des frères Lumière : Léon Gaumont, inventeur et industriel français. Passionné par l'ingénierie, il pressent que l'image sera un jour animée, mais aussi en couleur et en relief. Les frères Lumière le devancent en organisant leur projection au Grand Café à Paris en 1895, mais cela ne l'empêche pas de créer sa propre société de production le 12 août de la même année. Il décide de s'occuper de la distribution des films, un enjeu majeur dans le monde du cinéma. Un tragique événement favorise l'essor de son entreprise, l'incendie du Bazar de la Charité, survenu à Paris le 4 mai 1897, qui cause la mort de 125 personnes, dont 118 femmes. L'accident, dû à la combustion des vapeurs d'éther alimentant la lampe d'un cinématographe, fait de la machine le bouc émissaire de cette tragédie. Pour apaiser l'émotion suscitée par le drame, Léon Gaumont met au point des dispositifs de sécurité anti-incendie. Sa société devient bientôt un véritable empire, et le cinéma cesse d'être une simple attraction foraine.

Un autre personnage entre en scène, Georges Méliès, illusionniste et réalisateur français. Après avoir assisté à la projection des frères Lumière, il découvre avec émerveillement l'image animée et leur Cinématographe. Il souhaite acheter leurs brevets, mais les frères refusent. Cela ne l'arrête pas, il décide de concevoir sa propre machine. Il acquiert un projecteur appelé Isolatographe, créé par les frères Isola, eux-mêmes prestidigitateurs, ainsi qu'un Theograph, commercialisé par le scientifique anglais Robert William Paul. Méliès fait de la caméra un outil au service de sa fantaisie, construisant d'ingénieux truquages pour inventer des mondes impossibles et éblouir les spectateurs.

Charles Pathé voit dans le travail de Méliès un souffle nouveau. Il souhaite collaborer avec lui, mais ce dernier refuse afin de préserver son indépendance. Pathé se tourne alors vers Ferdinand Zecca, réalisateur, producteur et scénariste français, cinéaste curieux et polyvalent. Pathé s'inspire également du talent d'Alice Guy, l'une des premières cinéastes, alors employée par Léon Gaumont. Pendant ce temps, Méliès fonde en 1897 sa société de production Star Film. Il projette d'abord ses films dans son propre théâtre, puis, pour répondre à l'intérêt du public, il s'oriente vers des récits de fiction, comme son célèbre long métrage Le Voyage dans la Lune (1902), qui fait de lui une figure emblématique des premiers trucages du cinéma.

Les rencontres et les innovations de ces grandes figures, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, font du cinéma une véritable industrie et une culture de masse. Cette culture n'est pas encore universelle, elle se divise entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière. Néanmoins, ce phénomène culturel s'impose comme l'un des plus grands bouleversements artistiques et sociaux de l'époque, jouant un rôle déterminant dans l'évolution de nos sociétés.

En somme,

Les rencontres et les innovations de ces grandes figures, entre la fin du XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle, ont fait du cinéma bien plus qu'une invention. Il devient une véritable industrie et une culture de masse. Bien qu'elle ne soit pas encore universelle, partagée entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière, cette culture émergente s'impose comme l'un des plus grands bouleversements artistiques et sociaux de son temps. Aujourd'hui encore, le cinéma demeure le témoin privilégié de cette révolution des regards et des imaginaires.


Pour Approfondir

Rick Altman, Penser l'histoire du cinéma autrement : un modèle de crise, Vingtième Siècle, Revue d'histoire, 46, 1995, p. 65-74.

Laurent Mannoni, Les appareils cinématographe Lumière, 1895, Revue de l'association française de recherche sur l'histoire du cinéma, 82, 2017, p. 52-85.

Félix Regnault, « L'histoire du cinéma. Son rôle en anthropologie », Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 3, 1922, p. 61-65.