Livre. Ton cadavre exquis


Il y a des livres qui, dès les premiers mots, vous ensorcellent et vous captivent si intensément qu’ils vous marquent à jamais. 

Le premier roman de Marion Quantin est d'une intensité telle qu'elle ne laisse pas indifférent. Elle conte l'histoire d'une thanatopractrice qui embaume son père dans une chambre froide. C'est un tête-à-tête puissant entre la fille, dévastée, et le cadavre de celui qui fut son Roi et son bourreau, son compagnon de jeux et un tyran violent semant la terreur, emprisonné dans l'addiction à l'alcool.

L'autrice parvient à restituer la complexité de cette relation toxique avec ce père souffrant, capable du meilleur comme du pire, qui a enchanté l'enfance de sa fille autant qu'il l'a ravagée plus tard. Marion Quantin le compare au Minotaure : « un homme-monstre qui, comme tous les hommes, émeut et déçoit et, comme tous les monstres, fascine et tourmente ».

À travers ses actes, la fille prend le contrôle de celui qui l'a longtemps terrorisée. Elle nous fait ressentir l'atmosphère de cette chambre froide, l'odeur de la mort, toutefois aussi sa tendresse face au corps paternel. La thanatopraxie est une idée brillante : c'est une sublime métaphore de la reconstruction. Elle invite aussi à méditer sur la difficulté des liens familiaux et interroge notre rapport à l'addiction, à l'amour, à la vie, au deuil, au pardon.

Ces quelques extraits permettent de saisir la puissance et la beauté des mots de Marion Quantin :

« Je n'entendais plus que ton dernier chant : un râle profond, primitif, un bourdonnement venu de cette grotte intérieure où semblait se terrer ton âme. Cette bouche qui m'avait embrassée, engueulée, qui m'avait chanté mes premières comptines et menti comme un arracheur de dents ; cette bouche qui te servait à avaler férocement tes lampées de bière, vin, parfum ; cette bouche à l'intérieur de laquelle ta langue avait su trouver les mots et s'enrouler autour de celle de ma mère pour que j'existe ; cette bouche qui ne délivrera plus aucun secret. Elle était tout occupée à extirper laborieusement quelques derniers filets d'air. »

« Et parce que petite tu avais fait de moi une reine quand les autres ne voyaient qu'une enfant, j'étais dépendante de toi, du regard unique que tu me portais. Je t'insulte parce que je t'en veux, je t'insulte aussi pour ne pas m'insulter. Je te hais autant que je me hais d'avoir été si naïve. Pour vivre, je devais reconquérir ton amour. Je devais te mettre à genoux, à terre, en larmes, suppliant mon pardon. Je devais te faire souffrir pour que tu expies. Et je voulais à nouveau ma dose. La came à laquelle tu m'avais initiée dans mes premières années. Où était passé mon dealer de vie ? Tu étais mon héros et j'étais héroïnomane. »

« Comme toutes les drogues, c'était un mélange de désespoir et de plaisir, toutefois vivre dangereusement était une manière de survivre. J'ai relancé notre jeu, toutefois cette fois-ci c'était « à la vie à la mort », parce que l'un de nous trois devait mourir : toi, moi ou ta maîtresse l'alcool. »

Marion Quantin signe un livre brutal toutefois empreint d'amour, qui restera gravé dans nos mémoires. Inoubliable !

Autrice : Marion Quantin

Éditeur : Éditions P.O.L

Année : 2026

Genre : Roman 

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