Un défi, Des solutions
Une approche positive : "Comprendre les Défis" fonctionne en miroir avec "Valoriser les Solutions". Cet article présente le défi et vous découvrirez les actions inspirantes qui y répondent.
En un coup d'œil
L'antibiorésistance provoquait déjà 1,27 millions de décès annuels dans le monde en 2019 et pourrait causer 10 millions de morts par an en 2050 selon l'Organisation mondiale de la Santé.
Les bactéries développent des résistances aux antibiotiques, peuvent transférer ces gènes résistants à d'autres espèces (transfert horizontal) et/ou étendre la résistance à d'autres antimicrobiens (résistance croisée).
C'est la surconsommation d'antibiotiques en médecine humaine et vétérinaire qui accélère ce phénomène, créant une course permanente entre la recherche pharmaceutique et l'adaptation bactérienne.
Les antibiotiques ont révolutionné la médecine moderne en transformant des infections mortelles en affections bénignes. Cependant, ces médicaments perdent progressivement leur efficacité face à des bactéries devenues résistantes. Or, ce phénomène s'accélère dangereusement sous la pression de l'utilisation massive d'antibiotiques dans l'élevage intensif comme "facteur de croissance" dans les aliments pour animaux (interdits dans l'UE depuis 2006) ainsi qu'en médecine (humaine et vétérinaire) partout dans le monde. L'humanité assiste ainsi à l'émergence de "superbactéries" capables de résister aux traitements les plus puissants et ramenant tristement la médecine vers l'ère pré-antimicrobiens où une simple pneumonie pouvait être fatale !
Les mécanismes d'adaptation bactérienne
Les bactéries possèdent une capacité d'adaptation exceptionnelle avec des mécanismes de survie très ingénieux, développés au cours des 3 derniers milliards d'années ! Confrontées aux virus, ou aujourd'hui aux antimicrobiens, elles développent des stratégies de résistance pour s'adapter. "Les mécanismes de résistance les plus répandus permettent aux bactéries soit d’expulser les antibiotiques dès leur pénétration, soit d’en empêcher l’entrée. Elles peuvent aussi les dégrader ou les modifier, les rendant ainsi inefficaces. Elles peuvent enfin transformer la cible de l’antibiotique, de sorte que celui-ci ne puisse plus agir" ont précisé Mélodie Duval et Pascale Cossart.
Le saviez-vous ? Des chercheurs ont montré que l'usage abusif d'antiseptiques, comme la chlorhexidine, peut conduire les bactéries à développer une résistance qui s'étend à d'autres antimicrobiens (antibiotiques, antifongiques, antiviraux et antiparasitaires). Cette "résistance croisée" aggrave ainsi cet enjeu mondial de santé publique.
Le transfert horizontal de gènes amplifie ce phénomène. Il correspond à la transmission de gènes d'une espèce à l'autre, propageant ainsi rapidement les gènes de résistance. Les plasmides, des petits fragments d'ADN, circulent entre les bactéries et transportent parfois les gènes de résistance, créant des souches multi-résistantes en quelques générations.
Cette communication dépasse ainsi les barrières d'espèces. Une bactérie peut transmettre ses gènes de résistance aux traitements, de sorte que leurs effets sont amoindris, transformant une infection banale en une maladie incurable. Autrement dit, la situation qui existait avant l'essor des antibiotiques. Ce drame silencieux se propage dans tous les environnements où coexistent les bactéries et les antibiotiques.
L'accélération du phénomène par l'activité humaine
L'utilisation massive d'antibiotiques depuis les années 1940 a créé une pression de sélection artificielle qui favorise les bactéries résistantes. Cette pression s'exerce à tous les niveaux : la médecine humaine, la médecine vétérinaire, l'aquaculture et l'utilisation agricole dans certains pays. Chaque exposition aux antibiotiques élimine les bactéries sensibles et avantage les résistantes, accélérant leur prolifération.
La surconsommation d'antibiotiques aggrave cette situation. Par exemple, la France consomme 30% d'antibiotiques de plus que la moyenne européenne, plaçant le pays parmi les plus gros consommateurs. Cette surconsommation résulte souvent de prescriptions inappropriées en médecine vétérinaire et humaine, de l'automédication, de dosages et de durée de traitement inadéquats ou non respectés.
Le saviez-vous ? À l'échelle individuelle, nous pouvons lutter contre l'antibiorésistance : veiller à ne prendre des antibiotiques que lorsqu'ils ont été prescrits par un professionnel de santé et respecter les dosages ainsi que la durée du traitement.
L'élevage industriel représente un réservoir préoccupant de résistances. Dans certains pays, les animaux d'élevage reçoivent des antibiotiques, parfois à titre préventif ou comme "facteurs de croissance". Une pratique interdite dans l'Union européenne depuis 2006 mais qui persistent à l'étranger. Les bactéries résistantes peuvent contaminer l'homme par contact direct, la consommation d'animaux et la dispersion environnementale. Cette circulation de résistances entre les compartiments humain, animal et environnemental illustre la nécessité d'adopter l'approche dite "Une seule santé" (One Health) pour appréhender l'antibiorésistance.
L'impasse thérapeutique qui se dessine
L'antibiorésistance menace les fondements de la médecine moderne. En effet, la résistance des bactéries aux traitements a pour effet de transformer des actes médicaux de routine en procédures à haut risque infectieux, sans possibilité d'agir.
Certaines bactéries développent des résistances aux antibiotiques de dernier recours, créant des impasses thérapeutiques. Par exemple, certaines entérobactéries résistent aux carbapénèmes, les antibiotiques les plus efficaces disponibles. Aussi, l'émergence de souches totalement résistantes, baptisées "bactéries cauchemar" par les autorités sanitaires américaines, annonce un retour vers l'ère pré-antibiotique si nous n'agissons pas.
Le développement de nouveaux antibiotiques peine à suivre l'évolution de ces résistances. L'innovation pharmaceutique dans ce domaine a considérablement ralenti depuis les années 1980, les laboratoires privilégiant parfois des marchés plus rentables. Les quelques nouvelles molécules développées voient rapidement apparaître des résistances, raccourcissant leur durée d'efficacité.
Les organisations internationales tirent la sonnette d'alarme. L'OMS classe l'antibiorésistance parmi les dix principales menaces mondiales pour la santé publique. Sans action coordonnée, elle pourrait causer "jusqu'à 10 millions de décès par an en 2050", soit autant que le cancer à ce jour. Cette perspective alarme d'autant plus qu'elle affecterait particulièrement les populations les plus vulnérables, privées d'accès aux soins.
La lutte contre l'antibiorésistance nécessite ainsi des actions concrètes tant à l'échelle individuelle que collective et mondiale : la recherche de nouvelles thérapies, l'usage rationnel des antibiotiques et la surveillance épidémiologique. Cette bataille déterminera en grande partie l'avenir de la médecine moderne et la capacité de l'humanité à maîtriser les maladies infectieuses.
Pour Approfondir
INSERM, Résistance aux antibiotiques : un phénomène massif et préoccupant, 2017.
Institut Pasteur, Résistance aux antibiotiques, ou comment les bactéries deviennent résistantes, 2023.
Ministère de la Santé, L'antibiorésistance : pourquoi est-ce si grave ?, 2024.

