Faut-il mettre fin aux partis pour sortir des crises politiques ?


En un coup d'œil

Les partis structurent le débat politique, forment les responsables et permettent aux citoyens de s'impliquer dans la démocratie représentative.

Les logiques partisanes paralysent l'action publique : quatre Premiers ministres en quinze mois, onze groupes parlementaires et aucune majorité stable.

Un juste milieu serait de renforcer la démocratie participative (référendums, États généraux) et d'imaginer des systèmes où le vote porte sur les idées plutôt que sur des étiquettes.


La loi spéciale adoptée le 23 décembre 2025 permet à l'État de continuer à fonctionner, mais la France n'a toujours pas de budget pour 2026. Le 19 décembre, la commission mixte paritaire avait échoué après seulement trente minutes de discussions. Cette situation inédite illustre la paralysie institutionnelle dans laquelle les clivages partisans ont plongé notre pays et cet épisode n'est que le dernier d'une longue série.

Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale le 9 juin 2024, les français assistent à une valse de Premiers ministres. Quatre se sont succédés : Gabriel Attal, Michel Barnier (premier vote d'une motion de censure depuis 1958, le 4 décembre 2024), François Bayrou (vote de confiance non obtenu pour la première fois sous la Ve République, le 8 septembre 2025) et Sébastien Lecornu, devenu le Premier ministre le plus éphémère de la Ve République (27 jours) avant d'être finalement renommé. Les blocages parlementaires sont multiples et le pays est paralysé. 

Même les outils institutionnels censés surmonter les blocages semblent désormais impuissants face à une Assemblée fragmentée en onze groupes parlementaires (un record !) où aucune majorité stable ne parvient à émerger. Pourtant, les partis politiques constituent depuis plus d'un siècle le fondement de la démocratie représentative. La Constitution française dispose d'ailleurs dans son article 4 que « les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage ». Cette contradiction ravive une interrogation qui traverse l'histoire politique :

Les partis politiques sont-ils des instruments nécessaires à l'expression démocratique, ou des obstacles à la représentation du peuple ?


Pour certains, les partis sont indispensables à la démocratie

Hans Kelsen développa une défense solide des partis politiques dans son ouvrage La démocratie : sa nature, sa valeur (1929). Le juriste italien Antonio A. Martino a étudié cette approche et livré une analyse intéressante. Pour lui, Kelsen considère que : "les partis politiques non seulement garantissent la participation du plus grand nombre à la formation de la volonté générale, mais aussi qu'ils présentent une solution plus contrôlée au problème de la création des chefs". Ainsi, dans nos sociétés de masse, sans ces structures intermédiaires, la volonté populaire resterait dispersée et inaudible. 

Bon à savoir : Maurice Duverger observait dans Les Partis politiques (1981, Le Seuil) qu'« en 1850, aucun pays du monde (sauf les États-Unis) ne connaissait de partis politiques au sens moderne du mot : on y trouvait des tendances d'opinions, des clubs populaires, des associations de pensée, des groupes parlementaires, mais point de partis à proprement parler ». 

Concrètement, à quoi servent les partis politiques ? Ils structurent le débat politique en proposant des programmes cohérents, forment les futurs responsables, assurent la continuité des politiques publiques et maintiennent le lien entre les élus et la population. Ils constituent également un espace d'apprentissage démocratique où les citoyens peuvent s'impliquer, s'exprimer, débattre et avoir un impact sur les orientations du pays. 

Par ailleurs, les partis permettent de structurer rapidement une offre politique. En prenant l'exemple des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024, organisées en urgence après la dissolution, des coalitions ont pu se former en quelques semaines grâce aux structures préexistantes : militants, programmes, partis politiques. Sans ce socle, une telle mobilisation aurait été impossible dans les délais impartis.

Dans Partis politiques (2023, Bruylant), Florence Haegel et Simon Persico décrivent cependant une évolution : un phénomène de « polarisation affective ». Les électeurs se définissent moins par adhésion positive que par rejet, de sorte que le vote s'effectue désormais contre un parti plutôt que pour un projet (anti-RN, anti-LFI, anti-Macron, anti-écolos). Ils constatent ainsi que l'adhésion a changé de nature : c'est la volonté de "faire barrage" qui prime.

Pour d'autres, les partis entravent la représentation 


Simone Weil (à ne pas confondre avec Simone Veil) développa dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques (publiée en 1950 dans la revue La Table ronde) une critique radicale. Pour la philosophe, les partis privilégieraient systématiquement leur survie et leur expansion au détriment de la recherche de la vérité et de la justice. Quelques extraits :

« Le mal des partis politiques saute aux yeux. »

« Ne sont-ils pas même du mal à l'état pur ou presque ? »

« Ils sont une machine à fabriquer de la passion collective. »

« La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. »

La crise politique de 2024-2025 confirme tragiquement cette analyse. La dissolution, censée apporter une « clarification », a produit exactement l'inverse : une Assemblée fragmentée entre les multiples partis. Les conséquences sont des blocages continuels, étant donné qu'aucun bloc n'a atteint la majorité, que le Gouvernement ne dispose plus d'une majorité stable pour soutenir ses actions et que les coalitions de circonstance, notamment le Nouveau Front populaire, se sont rapidement fissurées, incapables de s'accorder sur les orientations politiques. 

Exemples de blocages : obstruction parlementaire (dépôt abusif d'amendements), refus de compromis pour des lois essentielles comme le budget, rejet de mesures pour la seule raison qu'elles proviennent de l'adversaire...

Ces dynamiques ont transformé le débat démocratique en affrontement stérile où les logiques partisanes paralysent l'action publique et le pays tout entier. À ce jour, les citoyens, les entreprises et les investisseurs sont alors devenus les spectateurs impuissants d'un théâtre politique rocambolesque. Leurs intérêts sont négligés au profit de ceux des partis, et ils ne peuvent se projeter dans ce contexte d'instabilité.

Les conséquences sont importantes et ont mené à un cercle vicieux : les citoyens privilégient l'épargne plutôt que la consommation pour se protéger → les petites et moyennes entreprises (PME) peinent à finir la fin du mois avec une telle baisse de la clientèle, ne pouvant plus embaucher, ni investir, et les procédures collectives se multiplient. S'ajoutent enfin le climat du pays et le moral des français dégradés, étant très affectés par cette situation. 

Pourrait-on imaginer un juste milieu ? 


Dans nos démocraties de masse, la suppression des partis semble relever de l'utopie. Toutefois, des pistes pourraient être envisagées pour pallier les blocages partisans et redonner la parole aux citoyens, puisque leurs intérêts ne sont plus véritablement représentés par les partis politiques en période d'instabilité.

La première consisterait à renforcer la démocratie participative. Les États généraux de la bioéthique constituent un modèle très intéressant bien que son champ d'application soit limité. Préalablement à la loi du 2 août 2021, près de 270 débats publics furent organisés dans toutes les régions, le site internet recueillit 65.000 contributions et 150 auditions d'experts ont été menées. L'intérêt réside dans la participation de nombreux acteurs afin de leur offrir la possibilité de s'exprimer : associations, sociétés savantes, ordre des médecins, académies, chercheurs, citoyens, etc.  

Un autre exemple concerne la Convention Citoyenne pour le Climat. Le modèle est différent mais très intéressant : 150 citoyens tirés au sort pour s'informer avant de réfléchir ensemble à des questionnements liés au climat et à l'environnement, avec pour objectif de proposer des mesures concrètes pouvant être soumises au référendum, au vote du Parlement ou appliquées par voie règlementaire. Cette initiative a été saluée par la société civile et de nombreux acteurs. Cependant, la suite a été particulièrement décevante : l'exécutif a rejeté 90% des propositions. 

Bien que ces modèles soient prometteurs, s'ils ne sont initiés que pour donner l'illusion d'une participation de la société civile, ils perdent tout leur intérêt. En allant plus, on pourrait imaginer que les propositions soient systématiquement soumises à un référendum. Jusqu'à présent, il a été largement négligé : sous la Ve République, seuls neuf référendums ont été organisés et le dernier remonte au 29 mai 2005. Soit, vingt ans sans sollicitation directe du peuple. Pourtant, cet instrument serait pertinent pour surmonter les blocages partisans et pour les grands débats sociétaux. 

Le manque de considération des initiatives citoyennes est également regrettable. Un exemple concerne la pétition en 2025 contre la loi Duplomb : 2.131.368 signatures (citoyens, professionnels de santé, chercheurs, spécialistes de la santé publique...), témoignant d'une opposition massive à cette loi qui nuit à la santé et à l'environnement. Au-delà de 500.000 signatures, la Conférence des présidents de l'Assemblée nationale peut organiser un débat en séance publique. Tel n'a pas été le cas. Les acteurs politiques n'ont pas tenu compte de cette mobilisation, faisant primer les intérêts des lobbies sur ceux de la société civile et ignorant les recommandations des spécialistes.

Une autre piste, plus audacieuse, serait le vote pour des idées plutôt que des étiquettes. Pour chaque grand sujet de société (santé, environnement, éducation, sécurité, travail...), différentes propositions seraient soumises au vote sans que leur origine partisane ne soit révélée. L'objectif serait de faire primer le contenu sur l'appartenance et de mettre fin à l'opposition systématique qui conduit à rejeter une bonne idée simplement parce qu'elle provient de l'adversaire.

Enfin, le nombre de partis pose question. La France compte une multitude de formations, ce qui conduit à une représentation trop fragmentée. À l'inverse, le bipartisme américain présente ses propres limites (vote par défaut, absence de nuances). Un système encourageant trois ou quatre grandes formations serait alors un juste milieu et permettrait peut-être davantage de stabilité tout en préservant la diversité des opinions. 


Pour Approfondir

Vie publique, Quel est le rôle des partis politiques ?, 2019.

Florence Haegel et Simon Persico, Que deviennent les partis politiques en Europe ?, Sciences Po, 2024.

Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Éditions Allia, 1950.

Frédéric Sawicki, Les partis politiques sont-ils voués à disparaître ?, Éditions du Croquant, 2018.