À travers le Regard de Mélissa Boï, PhD.
Mélissa Boï, Docteur en droit et journaliste scientifique, est spécialisée dans la santé, l’environnement et les technologies. Passionnée par la culture générale, la recherche et l’innovation, il lui tient à cœur d’y contribuer, les rendre accessibles et les valoriser. À cette fin, elle a fondé Arborescence : une application de diffusion des savoirs et des idées, qui initie une démarche de transmission collective.
Elle a consacré sa thèse à l’amélioration du cadre juridique de la recherche en biotechnologies, un secteur porteur d’avenir. Elle s’intéresse également aux enjeux liés aux technologies : robotique, bio-impression, nanotechnologies, intelligence artificielle, ainsi qu’aux moyens de lutte contre la désinformation et les violences en ligne. Avec un fort attrait pour l’épigénétique et l’approche One Health, elle réfléchit par ailleurs à des idées pour réduire l’exposition aux facteurs de risque pour la santé : qualité de l’air, pesticides, aliments ultra-transformés, antibiorésistance, etc.
En un coup d'œil
L'abolition de la peine de mort représente l'une des plus grandes victoires de la raison sur la vengeance, fruit de deux siècles de combats acharnés.
Tuer n'a jamais été une réponse digne, y compris aux actes les plus cruels, d'autant plus que la justice n'est pas infaillible comme le montrent les erreurs judiciaires.
Les combats de Cesare Beccaria, Victor Hugo, Robert Badinter et Paul Lombard constituent un héritage inspirant pour espérer l'abolition universelle.
En France, il fallut patienter jusqu'à la loi du 9 octobre 1981 pour que la France, avec du sang sur les mains, retrouve un semblant de raison et de morale en renonçant définitivement à la guillotine. Cette date marque l'aboutissement d'un combat acharné de deux siècles contre la peine de mort. Derrière cette victoire, se trouve l'une des plus belles évolutions de la pensée : l'idée que la société peut se passer de tuer pour se protéger, que la justice peut exister sans vengeance, que l'être humain conserve sa dignité même après les crimes les plus odieux.
Par ailleurs, l'emprisonnement à perpétuité ne constitue-t-il pas finalement une peine encore plus lourde ? En reprenant les mots de Cesare Beccaria : "Le spectacle affreux, mais momentané de la mort d'un scélérat, est pour le crime un frein moins puissant que le long et continuel exemple d'un homme privé de sa liberté". Cette évolution, et plus encore cette révolution, des mentalités a ainsi été portée par des intellectuels visionnaires et des personnalités politiques courageuses. Cependant, encore aujourd'hui et partout dans le monde, certains États autorisent cette terrible peine, démontrant que le combat pour l'abolition universelle n'est pas achevé.
L'essor des abolitionnistes : Quand la raison défie l'échafaud
L'opposition à la peine de mort puise ses racines dans l'époque des Lumières. En 1764, le juriste italien Cesare Beccaria marqua les esprits avec Des délits et des peines. Un ouvrage exceptionnel (à ne pas manquer) qui ébranle la justice pénale gouvernée à l'époque par la tyrannie : la torture, la violence, la vengeance, la punition, l'origine des peines, etc. Dans son chapitre XVI, c'est à la peine de mort qu'il s'attaque et ce, avec une argumentation solide qui inspirera les penseurs du monde entier. Il défend l'idée que cette peine, en plus de n'être pas fondée, ni justifiée, revient à user d'une cruauté incompatible avec les droits humains en réponse à une même cruauté. Il propose pour la remplacer, une peine nouvelle : l'esclavage perpétuel, autrement dit la réclusion à perpétuité que nous connaissons. Voici quelques extraits pour comprendre ses arguments :
"Qui peut avoir donné à des hommes le droit d'égorger leurs semblables ? Ce droit n'a certainement pas la même origine que les lois qui protègent."
"Pour qu'une peine soit juste, elle ne doit avoir que le degré de rigueur qui suffit pour détourner les hommes du crime."
"La peine de mort est encore funeste à la société, par les exemples de cruauté qu'elle donne aux hommes. Si les passions ou la nécessité de la guerre ont appris à répandre le sang humain, les lois, dont le but est d'adoucir les mœurs, devraient-elles multiplier cette barbarie, d'autant plus horrible qu'elle donne la mort avec plus d'appareil et de formalités ? N'est-il pas absurde que les lois, qui ne sont que l'expression de la volonté générale, qui détestent et punissent l'homicide, ordonnent un meurtre public, pour détourner les citoyens de l'assassinat ?"
Une décennie plus tard, c'est Victor Hugo qui contribua toute sa vie à ce combat à travers ses écrits et ses discours. Sa vision humaniste trouva un écho grandissant dans l'opinion publique du XIXe siècle, préparant les transformations du siècle suivant. Parmi ses discours incontournables, peut être cité le plaidoyer prononcé le 15 septembre 1848 à l'Assemblée constituante :
"Vous venez de consacrer l'inviolabilité du domicile ; nous vous demandons de consacrer une inviolabilité plus haute et plus sainte encore ; l'inviolabilité de la vie humaine."
"Qu'est-ce que la peine de mort ? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne. Ce sont là des faits incontestables. L'adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le 18° siècle, c'est là une partie de sa gloire, a aboli la torture ; le 19° abolira certainement la peine de mort."
"Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution : « En présence de Dieu, » et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n'appartient qu'à lui, le droit de vie et de mort. Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n'appartiennent pas à l'homme : l'irrévocable, l'irréparable, l'indissoluble. Malheur à l'homme s'il les introduit dans ses lois ! Tôt ou tard elles font plier la société sous leur poids, elles dérangent l'équilibre nécessaire des lois et des mœurs, elles ôtent à la justice humaine ses proportions ; et alors il arrive ceci, réfléchissez-y, messieurs, que la loi épouvante la conscience !"
"Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple, vous avez renversé le trône; maintenant consacrez l'autre, renversez l'échafaud. Je vote l'abolition pure, simple et définitive de la peine de mort."
L'inviolabilité de la vie humaine, et plus tard la dignité, font partie des fondements sur lesquels se sont appuyés ces penseurs pour s'opposer à la peine capitale. Plus tard, un autre argument fera son apparition : les erreurs judiciaires. En effet, la justice n'est pas infaillible et plusieurs facteurs peuvent influencer la procédure, depuis l'instruction jusqu'à la décision : le manque de moyens humains et financiers, la difficulté à appréhender les affaires sensibles, de grande ampleur ou médiatisées, la pression exercée par les journalistes, l'opinion publique ou la politique, la lenteur des procédures amenant à entendre les parties des années après les faits. Combinés, ces facteurs ont souvent conduit à des erreurs judiciaires et parfois, à la mort.
Des erreurs judiciaires à l'avocat qui a convaincu la France
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les erreurs judiciaires ne sont pas si rares et elles ont parfois conduit des innocents à l'échafaud. L'affaire Christian Ranucci, dite du "pullover rouge", constitue le dernier exemple tragique et démontre la dangerosité des peines irréversibles. Le 3 juin 1974, la jeune Marie-Dolorès Rambla, huit ans, fut enlevée et victime d'un homicide à Marseille. Christian Ranucci, un jeune homme sans histoire, qui venait de subir un accident de voiture à proximité du lieu du rapt, fût immédiatement arrêté et devint le coupable idéal.
Après dix-sept heures de garde à vue, épuisé et sous la pression de méthodes policières douteuses, il avoua l'homicide avant de se rétracter. Son procès, qui se tint en mars 1976 dans un climat de tension, exacerbé par une autre affaire d'homicide d'enfant. Cependant, de nombreuses zones d'ombre persistaient : les témoins ne reconnurent pas Ranucci lors de la confrontation, le pullover rouge retrouvé près du corps ne lui appartenait pas, et plusieurs éléments de l'enquête demeurèrent inexpliqués. Son avocat, Maître Paul Lombard, convaincu de son innocence, prononça alors une plaidoirie historique contre la peine de mort :
"Mesdames et Messieurs les jurés, ne vous fiez pas aux apparences. Juger sur les apparences, c'est se faire le bourreau ! Juger en fonction de l'attitude qu'il a manifestée, ce serait oublier de juger. N'écoutez pas non plus la rumeur ignoble.
N'écoutez pas l'opinion publique qui frappe à la porte de cette salle. Elle est une prostituée qui tire le juge par la manche, il faut la chasser de nos prétoires, car, lorsqu'elle entre par une porte, la justice sort par l'autre. Je n'ai rien à faire de l'opinion publique.
Je ne suis pas un signataire de pétitions humanitaires. Je ne suis pas un militant. Je suis un homme. Et en tant que tel, je hais la peine de mort. Je ne serai jamais aux côtés de ceux qui la réclament, de ceux qui la donnent, jamais je ne serai aux côtés du guillotineur."
Malgré les multiples incohérences du dossier et cette défense passionnée, Ranucci fut tout de même condamné à mort. Le président Valéry Giscard d'Estaing refusa par ailleurs la grâce présidentielle, influencé notamment par l'opinion publique et la survenue d'une autre affaire d'homicide quelques jours avant sa décision. Le 28 juillet 1976, Christian Ranucci fut guillotiné. Or, deux années plus tard, l'écrivain Gilles Perrault publia Le Pull-over rouge : une contre-enquête qui sema un doute durable sur la culpabilité de Ranucci, faisant de cette affaire dramatique, la dernière erreur judiciaire ayant conduit à la mort. Elle a ainsi contribué à une profonde remise en cause de la peine capitale.
Plus tard, Robert Badinter incarna la convergence entre la conviction personnelle et l'action politique. Avocat pénaliste devenu un grand homme politique, il découvrit l'horreur de la peine de mort en défendant des accusés passibles de la peine capitale, notamment Roger Bontems en 1972. L'élection de François Mitterrand en 1981, qui s'était engagé pendant sa campagne à abolir la peine de mort, ouvrit la voie. Robert Badinter, nommé garde des Sceaux, porta alors le projet de loi devant l'Assemblée nationale le 17 septembre 1981. Son discours, qui marqua les esprits, était sur le point de révolutionner le droit pénal :
"La peine de mort est vouée à disparaître de ce monde comme la torture, parce qu'elle est une honte pour l'humanité. Jamais, nulle part, elle n'a fait reculer la criminalité sanglante."
"La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l'esclavage, ce crime qui déshonore encore l'humanité. Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d'efforts courageux, l'un des derniers pays, presque le dernier (et je baisse la voix pour le dire) en Europe occidentale, dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort."
À l'époque, le contexte politique rendait le vote incertain. En effet, l'opinion publique restait majoritairement favorable au maintien de la peine capitale et l'opposition parlementaire était tenace. Cependant, Badinter déploya une argumentation magistrale, combinant les données statistiques sur l'inefficacité dissuasive, les exemples internationaux, et surtout, l'appel aux valeurs fondamentales de la République. Contre toute attente, le vote du 30 septembre 1981 marqua l'abolition définitive avec 363 voix contre 117, gravant cette date dans l'histoire.
Renoncer à l'acte de tuer constitue l'une des plus belles avancées. Elle n'a pas pour effet d'amoindrir la gravité des actes odieux pouvant être commis. Elle témoigne de la victoire de la raison, de la morale aussi, sur la vengeance et la cruauté, contraires aux libertés et aux droits fondamentaux ainsi qu'à l'esprit de la justice.
L'abolition universelle : Un combat toujours d'actualité
L'abolition française s'est inscrite dans un mouvement mondial qui n'a cessé de prendre de l'ampleur. En 1977, seuls 16 pays avaient aboli la peine de mort. Quarante-huit ans plus tard, le paysage international s'est métamorphosé. Selon les données d'Amnesty International pour 2024, 113 États l'ont abolie pour tous les crimes (notamment, le Zimbabwe en 2024), et 145 l'ont abolie partiellement : un maintien pour les crimes les plus graves, comme l'Arabie Saoudite et le Yémen. Bien que cette progression témoigne ainsi d'une évolution positive des mentalités à travers le monde, le combat n'est pas terminé ! Ces données précisent aussi que 86 pays n'ont toujours pas renoncé à la peine capitale et que 1518 personnes ont été exécutées en 2024. Par ailleurs, une hausse regrettable a été constatée en Iran en 2025.
Tous les deux ans, depuis 2007, l'Assemblée générale des nations unies adopte un moratoire (une suspension) sur l'application de la peine de mort. Au gré du temps, le nombre de pays l'ayant voté a considérablement augmenté, démontrant une évolution en faveur de l'abolition : 104 pays en 2007, 117 en 2014, 130 en 2024. La dernière résolution a également été marquée par le vote de pays qui s'y étaient toujours opposés : Zambie, Maroc ou encore Kenya. Pour mieux comprendre en quoi consiste cette résolution, voici des extraits :
"Consciente que toute erreur judiciaire conduisant à l’application de la peine de mort est irréversible et irréparable, Convaincue qu’un moratoire sur l’application de la peine de mort contribue au respect de la dignité humaine ainsi qu’à la promotion et au développement progressif des droits humains, et estimant qu’il n’existe pas de preuve concluante de la valeur dissuasive de la peine de mort"
"S’inquiétant profondément de ce que la peine de mort continue d’être appliquée,
1. Réaffirme le droit souverain de tous les pays d’élaborer leur propre système juridique et notamment de déterminer les peines appropriées, conformément aux obligations que leur impose le droit international ;
2. Demande à tous les États d’instituer un moratoire sur les exécutions en vue d’abolir la peine de mort ;
3. Rappelle qu’il est du devoir des États, quel que soit leur système politique, économique et culturel, de promouvoir et de protéger tous les droits humains et toutes les libertés fondamentales."
Bien qu'elle ne soit pas contraignante pour les États, cette résolution comporte une dimension politique : les États s'engagent officiellement à renoncer à la peine de mort durant la période convenue. Cette obligation, pouvant être qualifiée de "morale", est généralement le premier pas vers une abolition définitive, démontrant son importance. En effet, si un État parvient à se passer de la peine capitale durant ce temps, pour quelles raisons la rétablirait-il plus tard ?
Au fil du temps, l'arsenal juridique des abolitionnistes, c'est à dire les fondements sur lesquels reposent leurs arguments, s'est progressivement enrichi. Les libertés et les droits fondamentaux, dont la dignité humaine, constituent les principaux. De même, celui lié aux erreurs judiciaires est toujours d'actualité tant la justice n'est pas infaillible : "depuis 1973, plus de 8700 personnes ont été condamnées à mort aux États-Unis. Plus de 1500 ont été exécutées. 182 des condamnés étaients innocents" comme l'a précisé Phillip Morris dans National Geographic. D'autres personnes ont pu être innocentées à temps, comme dans une affaire récente au Japon où Iwao Hakamada a été aquitté après avoir passé 45 ans dans le couloir de la mort.
Les évolutions positives méritent ainsi d'être soulignées, mais le chemin à parcourir reste encore long et semé d'embuches pour que la peine de mort devienne un lointain et tragique souvenir. L'abolition universelle reste en effet un objectif inachevé, qui implique une mobilisation continue des consciences et surtout, des acteurs politiques courageux pour y renoncer au profit des libertés et des droits fondamentaux. En juin et juillet 2026, c'est à Paris que se tiendra le 9e Congrès mondial pour l'abolition universelle de la peine de mort. L'héritage de Cesare Beccaria, Victor Hugo et Paul Lombard doit continuer de nous inspirer afin de poursuivre ce combat : pour que la raison et la morale priment sur la vengeance et la cruauté, et que cette "honte pour l'humanité", comme la nommait Robert Badinter, cesse de nous hanter.
Pour Approfondir
France Culture, Abolition de la peine de mort en 1981 : l'aboutissement de deux siècles de débats parlementaires, 2021.
Amnesty International, La peine de mort dans le monde, 2024.
Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, Abolition de la peine de mort, carte interactive et données actualisées.

