Faut-il obliger les plateformes à vérifier l'identité des utilisateurs ?


En un coup d'œil

L'anonymat et la la pseudonymisation protègent les lanceurs d'alerte, les dissidents et les personnes vulnérables ; en Corée du Sud, sa levée a été décevante et abandonnée.

La vérification de l'identité permettrait de sanctionner les auteurs de violences en ligne et les diffuseurs de désinformation, protégeant les jeunes et les femmes.

Un juste milieu serait de vérifier l'identité auprès d'un tiers de confiance tout en préservant la pseudonymisation en public, et responsabiliser les plateformes.


Le 16 décembre 2025, Emmanuel Macron a révélé avoir été contacté par un chef d'État africain, inquiet après avoir visionné sur Facebook une vidéo annonçant un coup d'État en France. Cette vidéo générée avec l'intelligence artificielle montrait une fausse journaliste, devant l'Élysée, expliquant qu'un colonel avait pris le pouvoir. La vidéo a été visionnée plus de 13 millions de fois. Face à l'ampleur de la diffusion de cette fausse information (désinformation), l'Élysée a demandé à Meta de retirer le contenu de Facebook. La réponse fut sans appel :

« Ça ne contrevient pas à nos règles d'utilisation. Refus de retrait ».

Cette actualité récente illustre une tension devenue quotidienne. D'un côté, l'anonymat et la pseudonymisation en ligne permettent de diffuser librement de la désinformation et des contenus haineux en toute impunité. De l'autre, ils protègent les lanceurs d'alerte, les dissidents politiques et les victimes de violences qui cherchent de l'aide. Cela amène ainsi à s'interroger : 

Faut-il obliger les plateformes à vérifier l'identité de leurs utilisateurs ou préserver la pseudonymisation pour protéger notre vie privée ?

Afin de comprendre les arguments qui vont suivre, quelques précisions méritent d'être apportées. L'anonymat fait référence à l'impossibilité d'identifier une personne. Sur internet, il est important de comprendre qu'il est possible grâce aux méthodes de traçage de remonter jusqu'à la personne, notamment les autorités et les fournisseurs d'accès à internet. 

Ainsi, à moins d'être expert et d'utiliser des techniques sophistiquées (à l'instar des lanceurs d'alerte), l'anonymat reste illusoire. En réalité, ce que les plateformes offrent aux utilisateurs correspond à la "pseudonymisation" : ne pas révéler ses données identifiantes (prénom, nom, date de naissance...) en les remplaçant par des données non identifiantes (pseudo, alias, numéro...). 

À ce jour, la pseudonymisation concerne autant les informations fournies aux plateformes, qu'au public. En effet, même les premières n'ont pas connaissance de notre identité. La question est ainsi de savoir si elles devraient, ou non, être obligées de la vérifier afin de lutter contre les effets délétères de la pseudonymisation. Cependant, elle permet aussi de nous protéger.


Pour certains, une atteinte aux droits fondamentaux

L'un des premiers arguments en faveur de la pseudonymisation, ou l'anonymat avec des techniques plus élaborées, concerne son caractère essentiel pour protéger les lanceurs d'alerte. Par exemple, Edward Snowden a révélé en 2013 les programmes de surveillance de masse américains grâce à des communications sécurisées. WikiLeaks a reçu des documents confidentiels via des systèmes garantissant l'anonymat des sources. De même, les Panama Papers sur l'évasion fiscale internationale n'auraient jamais émergé sans cette protection.

Bon à savoir : En France, la loi dite "Waserman" du 21 mars 2022 a renforcé la protection des lanceurs d'alerte en améliorant le dispositif qui avait été mis en place en 2016. 

Pour les populations vivant sous des régimes sensibles, ils sont est parfois une question de survie, un moyen d'accéder à internet pour communiquer ou s'informer lorsque l'accès est contrôlé. Par exemple, en Iran, une grande partie de la population utilise des VPN pour contourner la censure. Le Printemps arabe a également montré son importance : les militants ont utilisé des comptes anonymes sur les réseaux sociaux pour organiser des manifestations.

La pseudonymisation protège également les personnes vulnérables ou souhaitant discuter sans que leur identité réelle ne soit révélée : les victimes de violences qui cherchent de l'aide, les personnes voulant échanger sur des sujets sensibles sans craindre le jugement social, les personnes exposées au racisme, à l'homophobie ou une autre discrimination. Cela offre la possibilité de s'exprimer librement. 

Au-delà des motifs qui justifient la pseudonymisation, sa levée serait-elle efficace ? En Corée du Sud, elle a justement été abandonnée en 2007 pour les sites ayant plus de 100.000 visiteurs : il fallait noter sa véritable identité pour commenter des publications. Le résultat a été décevant : non seulement, les pratiques malveillantes n'ont diminué que de 0,9 point, mais en plus, des fuites massives de données ont été rapportées. Et la suite ? La Cour constitutionnelle de Corée a considéré que la loi était contraire à la Constitution et le dispositif a été abandonné.

Aussi, certaines actualités démontrent que la pseudonymisation n'est pas toujours recherchée : certaines personnes diffusent des contenus en assumant pleinement leur identité. C'est notamment ce qui s'est produit en 2018, lorsque le climatosceptique François Gervais, a publié une vidéo, vue plus de 687.000 fois, annonçant que "L'urgence climatique est un leurre". Peut-être bien que le problème ne réside pas dans la pseudonymisation, mais dans l'impunité des plateformes qui laissent circuler ces contenus. 

Pour d'autres, une nécessité face aux dérives

De leur côté, les partisans de l'abandon de la pseudonymisation invoquent la protection des victimes puisqu'elle garantit l'impunité aux auteurs de violences. En 2012 et 2013, plusieurs adolescents irlandais et britanniques se sont suicidés après avoir reçu des messages destructeurs sur le réseau social Ask.fm. En mars 2025, une douzaine de collégiennes de la Manche ont quant à elles découvert que leur visage avait été détourné dans une vidéo (deepfake) à caractère sexuel diffusée sur les réseaux sociaux. À cause de la pseudonymisation, seuls des témoignages ont permis de repérer les auteurs.

La violence sur internet est bien réelle et les premières victimes sont les jeunes ainsi que les femmes. Selon l'ONU, 80% d'enfants ont déclaré avoir la sensation d'être "en danger d'abus ou d'exploitation sexuels en ligne". Pour les femmes, l'Economist Intelligence Unit a précisé que : "38% des femmes ont personnellement subi des abus en ligne et 85% en ont été témoins". La pseudonymisation a ouvert la voie à des pratiques regrettables et la lutte contre ces pratiques est entravée : il suffit pour les auteurs de créer de nouveaux comptes, ils peuvent atteindre les victimes de multiples façons et en masse. 

Exemples de violences en ligne : utilisation détournée d'images ; cyberintimidation ; pédopégeage ; usurpation d'identité ; cyberharcèlement ; hypertrucages avec ou sans IA, discours de haine ; doxing...

Les violences en ligne ont ainsi de multiples visages et leurs conséquences sur la vie réelle sont dramatiques : l'impact sur les victimes (social, psychologique, etc.) qui n'ont pas de répit et leur mise en danger, parce qu'internet facilite le travail des auteurs de ces actes. Par exemple, ils peuvent contacter directement les victimes (pédopégeage, arnaques, exploitation...), voire les rencontrer. 

La désinformation constitue un autre argument de taille. Véritable fléau sur internet et les réseaux sociaux, elle correspond aux contenus ou commentaires qui contiennent des informations fausses, dénaturées ou sorties de leur contexte. Bien que certaines personnes identifiées contribuent à les diffuser, la majorité provient de faux comptes et de bots. Dans le rapport du Forum économique mondial 2024, la mésinformation et la désinformation étaient présentées comme le premier risque mondial (p. 8) démontrant la gravité. 

Cela signifie qu'il faut faire preuve de prudence sur internet et les réseaux sociaux : avant de diffuser un contenu ou partager une information, la vérifier dès qu'elle ne provient pas d'un compte officiel reconnu (centres de recherche, ministères, médias, professionnels, institutions...). La problématique avec la pseudonymisation est qu'elle favorise cette pratique et la prolifération de faux comptes. Le secret pour s'en prémunir ? Développer son esprit critique.

Pourrait-on imaginer un juste milieu ? 

Préserver la confidentialité de l'identité sur internet permet ainsi de protéger les lanceurs d'alerte et les personnes vulnérables, mais offre aux auteurs de violences la faculté de commettre leurs actes en toute impunité faisant de multiples victimes. Une solution serait d'obliger les plateformes à vérifier l'identité des utilisateurs, tout en préservant la confidentialité en public : l'utilisateur resterait libre de s'exprimer sous pseudonyme, mais la plateforme connaîtrait l'identité réelle et pourrait la communiquer aux autorités si nécessaire.

Cette idée n'est plus une utopie depuis quelques temps. La France autorise les sites pornographiques à vérifier l'âge des visiteurs depuis 2025 selon un système de "double anonymat" : un prestataire indépendant vérifie l'âge, puis transmet une simple attestation de majorité au site, sans révéler l'identité de la personne. Le site sait que l'utilisateur est majeur mais ne connaît pas l'identité, le prestataire connaît l'identité mais ignore quel site est consulté. Ingénieux, non ?

Cette nouveauté montre un changement de paradigme : la France accepte désormais que des plateformes privées puissent vérifier indirectement (via le prestataire) notre âge. Pour quelles raisons ne pourrait-on pas étendre ce dispositif à l'identité pour les messageries en ligne et les réseaux sociaux ? C'est une piste intéressante ! Cela permettrait aussi d'éviter la multiplication des comptes et de permettre aux autorités de repérer les auteurs de ces actes.

Dans l'attente qu'un tel dispositif soit imaginé, des pays interdisent l'accès aux réseaux sociaux aux jeunes. Tel est le cas de l'Australie : les moins de 16 ans ne peuvent plus y accéder depuis 2024. En France, le gouvernement a annoncé souhaiter interdire l'accès aux moins de 15 ans et l'usage des portables au lycée à compter de septembre 2026. Dès lors que les jeunes sont les plus exposés, ces mesures sont les bienvenues. Toutefois, elles renoncent à considérer que les adultes, aussi, sont confrontés aux violences et à la désinformation, et ne règlent pas le problème à la source : le fait que de tels contenus circulent sur internet. 

Pour agir véritablement, il faudrait peut-être contraindre les plateformes elles-mêmes. Elles développent des algorithmes sophistiqués pour cibler la publicité. Pourquoi ne pas utiliser ces capacités pour bloquer automatiquement les contenus haineux ou diffamatoires ?

Par ailleurs, la responsabilité des plateformes est insuffisante. Par exemple, il est possible de signaler un compte ou un contenu, mais il est extrêmement rare que les plateformes les suppriment ou bloquent le compte, et elles ne sont nullement sanctionnées. Même lorsqu'une victime signale une conversation comprenant des propos violents, les plateformes se contentent de recommander un blocage du compte. Autrement dit, l'auteur de l'acte peut créer un nouveau compte ou viser d'autres victimes. 

Ce ne sont pas les moyens techniques qui manquent, mais la volonté des plateformes et des États. Un exemple récent, en janvier 2025, Mark Zuckerberg a annoncé renoncer aux partenariats de fact-checking (lutte contre la désinformation) aux États-Unis. Tant que les plateformes refuseront de coopérer avec les États, le débat restera ouvert...


Pour Approfondir

Lorenzo Ancona, Gabriel Karl, Arnau Martì et Wiktor Samek, Faut-il mettre fin à l'anonymat sur les réseaux sociaux ?, Sciences Po, 2023.

Philippe Corrot, L'anonymat sur les réseaux sociaux, le cancer d'Internet, Les Échos, 2025.

ONU Femmes, La violence numérique est une violence réelle : le combat d'une activiste pour la sécurité et les droits humains, 2025.